L'HISTOIRE :
Depuis qu’il réalise des films, Oliver Stone a toujours aimé revisiter les grands moments de l’histoire américaine, qu'ils soient politiques (JFK, Nixon, Salvador et la guerre du Viêt-Nam dans Platoon et Né un 4 juillet) ou culturels (la télévision dans Tueurs nés, la radio dans Talk Radio, le football américain dans L'enfer du dimanche). Une carrière bien remplie. Si certains de ses films valent mieux que d'autres, il ne faut pas lui enlever l'acuité de son regard sur les Etats-Unis. A fortiori, la déroute d’Alexandre, son film le plus personnel mais aussi le plus dérangeant dans sa filmographie (il y a eu un "avant" et un "après"), provient sans doute de cette envie de briser une ligne droite dans une carrière devenue académique. Avec World Trade Center, Stone misait sur la sobriété de ses effets et, conscient du sujet brûlant qu'il avait entre les mains, jouait la carte du deuil collectif, de la catharsis à l'oeil mouillé. Les critiques avaient été encore moins tendres qu'à l'époque d'Alexandre en pointant du doigt l'utilisation de ficelles lacrymales voire populistes. Ils faisaient pourtant abstraction du grain dans la machine : un Marine paranoïaque (Michael Shannon, à peine revenu de l’expérience hallucinogène du Bug, de William Friedkin), personnage Stonien par excellence (comprendre illuminé), qui appliquait à la lettre les idées véhiculées par Bush fils.
W. : l'improbable président ressemble à la pièce manquante du puzzle. A l’arrivée, World Trade Center et ce nouveau long métrage forment un diptyque. Respectivement, l'un se concentrait sur deux pompiers engloutis sous les décombres et racontait en célébrant le courage de ces héros anonymes les répercussions du 11 Septembre sur un échantillon d’Américains moyens. L'autre laisse planer l'ombre des attentats, traités en filigrane parce que tout a déjà été raconté dans le précédent volet. En confrontant en deux temps le collectif (la population dans World Trade Center) et l’intime (l’homme politique entouré de ses sbires et de sa famille dans W. : l'improbable président), Oliver Stone donne à voir au-delà des apparences. S'il se veut gentiment moqueur (l'interlude dans la campagne Texane), le cinéaste sous-entend que George W. Bush (Josh Brolin, remarquable) est perçu comme un cliché ambulant, un symbole que l'on adore détester. En fait, il est plus sous la pression silencieuse d’un gouvernement qui décide tout à sa place et entretient l'illusion que lui et lui seul dirige le pays d’une main de fer. Il suffit d'une simple discussion lors d’un déjeuner avec le vice-président Dick Cheney (Richard Dreyfus, trop rare) pour le comprendre. Bush fils est caractérisé à sa manière de bouffer comme un porc, se régalant de ses plats au lieu de prendre au sérieux ce qu'on lui raconte.
Toujours à hauteur de Bush, la mise en scène n’élude rien d'un sujet aussi exhaustif que partial dans son traitement. Même s’il n’apporte rien de nouveau sur ce que l’on sait déjà et s’adresse essentiellement à un public américain floué depuis des lustres, le film stimule l'intérêt. Essentiellement parce qu'il laisse la liberté de jugement au spectateur et ne tombe pas (trop) dans une outrance caricaturale – le piège qu’il fallait à tout prix éviter. Ce qui est encore plus intéressant, c’est la manière dont Stone a tout compris à George W. Bush. La manière lucide dont il saisit son parcours, sans fausse note, en ne faisant pas l’impasse sur les "anecdotes" ayant défrayé la chronique (son penchant pour l’alcool, ses beuveries de jeunesse ou le bretzel avec lequel il a failli s’étrangler). En réalité, il le décrit surtout comme un président "improbable" (improbable parce qu'il n'aurait pas dû être là où il est). Un adulte qui est resté le petit garçon de son papa, qui veut se racheter une conduite pour faire plaisir à ses parents (le vieux couple Bush, joué par les excellents James Cromwell et Ellen Burstyn) et qui a mal vécu l’échec humiliant de son père, figure tutélaire et puissante, face à Bill Clinton lors des élections de 1992. Après ce traumatisme, papa Bush ne sera qu’une larve, qu'un fantôme de conscience, comme Stone le suggère au détour d’une scène onirique. Animé par l'esprit de vengeance mais ne maîtrisant aucune rhétorique, W. a toujours eu envie de redorer le blason familial, d’être le fils idéal et accessoirement de laisser une trace dans l’Histoire. De là découlent son obsession haineuse envers Saddam Hussein (son ennemi à abattre) et ses conneries politiques (sa plus grande fierté reste cette image marquante de la statue de Hussein démolie par les Irakiens). Le clan républicain a récupéré cette haine pour attaquer l’Irak et sauter sur le pétrole.
Ce que Stone dit en substance, c'est que George W. Bush n'est au fond qu’un pauvre type, un ancien fêtard éméché qui ne peut pas s’empêcher de se comporter comme un plouc texan et embrassait adolescent le doux rêve de devenir champion de base-ball. Et rien d’autre. Dans W. : l'improbable président, les seuls moments où il paraît apaisé, c’est devant sa télé avec ses bretzels, sa bibine et son clebs, en regardant du base-ball à la télévision, en regardant celui qu’il ne sera jamais. Ce sont des scènes presque tragiques. A l'image de ce prologue et de cet épilogue où W. erre seul dans un stade désert, caressant son rêve brisé, se demandant ce qui va lui tomber sur le coin de la gueule demain. En rendant une humanité à un bouffon surpuissant, Stone raconte finalement, au-delà des considérations politiques, le lent renoncement d’un fils à papa, pas à sa place, un peu seul, un peu con, un peu lâche, un peu pathétique, un peu égoïste, un peu humain. Sa lente déliquescence aussi, à une heure où on ne retiendra de lui que le pire. Egalement prisonnier d’une image qui lui colle à la peau, le réalisateur de U Turn a certainement dû, toutes proportions gardées, trouver une résonance dans son propre parcours artistique, lui qu’on a condamné pour l’humanisme dégoulinant de World Trade Center sous prétexte qu’il avait célébré des années plus tôt le cynisme dans Tueurs Nés, sous l’impulsion de Quentin Tarantino. Chacun est prisonnier de son passé, de ses actes, de ses erreurs, de ses manipulations. Personne n’y échappe, Stone n'y échappe pas et Bush fils n’y échappera pas. Romain Le Vern
S'il est un homme qui déchaîne les passions, c'est bien Oliver Stone. On le déteste ou on l'aime jusque dans ses excès et son engagement. C'est un metteur en scène entier. Aucun de ses films n'est ...