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Wackness

La critique d'Excessif

4/5
the_wackness_tmpok L'HISTOIRE : Ceux qui pensent à l’avance que All the Boys Love Mandy Lane n’est qu’un film d’horreur comme on en propose des tonnes, de surcroît réalisé par un faiseur opportuniste, ont deux fois tort. Primo, cette fiction visuellement inspirée ne ressemble qu’à elle-même (lire la critique). Secundo, son auteur, Jonathan Levine, a déjà tourné la page pour s’aventurer dans un autre registre: la comédie. Et puis tertio (parce que jamais deux sans trois), le film est déjà terminé et a eu le temps de se faire une excellente réputation. Son titre ? The Wackness.
Dans Tous les garçons aiment Mandy Lane, Jonathan Levine racontait comment la fille la plus populaire d’un bahut réussissait à faire tourner la tête de tous les garçons autour d’elle. Pour que cela touche un maximum de monde (et notamment un public geek), il a dynamité cette fable cruelle sur l’adolescence en isolant toutes les figures classiques du film d’horreur pour les utiliser comme des métaphores perverses. Le whodunit du scénario était contrarié par l’atmosphère ouatée qui prenait à contre-pied et avait de moins en moins d’importance au fil du récit. A l’arrivée, le jeune cinéaste proposait une histoire d’amour où les fantasmes les plus fous (profiter du canon du lycée le temps d’un week-end) se cognaient à la réalité crue (affronter un tueur en série). A ce titre, la scène finale continue de souffrir d’un contresens hallucinant entre ceux qui ne voient qu’un énième twist manipulateur pour ados en manque de frayeurs et les autres qui ont saisi toute sa portée romantique. Avec ce petit film triste comme un morceau de Zero 7, Jonathan Levine s’imposait moins comme le nouveau maître de l’angoisse et plus comme un artiste capable de mixer les genres (le teenage-movie, l’horreur, le film noir) et d’ausculter des sentiments profonds chez des adolescents dépourvus de toute dimension caricaturale. En un seul film, il a rejoint le cercle des auteurs indépendants US, dont font partie Gregg Araki (Doom Generation), Sofia Coppola (Virgin Suicides), Lucky McKee (May), Richard Kelly (Donnie Darko) ou même Craig Brewer (Black Snake Moan). Avec Wackness, il confirme tous les espoirs placés en lui. Confirmation d’un talent qui construit là les bases d’une filmographie prometteuse.

WACKNESS
Un film de Jonathan Levine
Avec Ben Kingsley, Josh Peck, Famke Jansen, Mary-Kate Olsen, Method Man
Durée : 1h50
Sortie cinéma France : 24 Septembre 2008

Dans la même veine floue, désabusée et nostalgique que Tous les garçons aiment Mandy Lane, Jonathan Levine fait mine de changer de registre avec Wackness mais raconte exactement la même histoire : comment un marginal amoureux pour la première fois finit par séduire Stéphanie, une Mandy Lane bis, qui sous-estime sa sensibilité. L’action se déroule dans un écrin nostalgique (un été, à New York, en 1994). Le personnage principal, c’est Luke, un dealeur d’herbes, joué par Josh Peck, qui traîne son beau regard mélancolique sur tous les garçons et les filles de son âge sans réussir à leur ressembler ni même à paraître aussi cool qu’eux. En réalité, Luke est en avance sur tout le monde. Le seul domaine dans lequel il a du retard, c’est la sexualité qu’il vit comme un ado attardé en fantasmant un peu trop, en attendant un peu trop. Grâce à lui, Levine – qui a mis beaucoup de lui-même dans ce personnage – tord quelques clichés. S’il vend de l’herbe, ce n’est pas pour s’encanailler mais bien pour se faire de l’argent de poche et ne pas en demander trop à ses parents qui vivent au-dessus de leurs moyens. S’il est fan de hip-hop, ce n’est pas parce que ce style musical est à la mode (l’action se déroule en 94 soit au moment où la mort de Kurt Cobain sonne le glas grunge et où quelques futures stars encore vivantes du hip-hop comme Notorious B.I.G. et Tupac enregistrent leurs premiers disques) mais parce que le texte et la musique reflètent son mal-être.
Le cinéaste va jusqu’à casser l’image de Luke qui pourrait paraître rebelle en lui greffant un cœur sensible et en le faisant tomber amoureux d’une fille qui, en comparaison, paraît plus blasée et moins émotive. Le jeune homme, poétique sans pouvoir mettre des mots sur ses maux, recherche moins le plan cul – même si sa sexualité le taraude – que la possibilité de partager amoureusement ce qu’il aime (le hip-hop) ou ressent (les sentiments de marginaux) avec une fille qui peut le comprendre (peut-être Stéphanie ?). On retrouve dans Tous les garçons aiment Mandy Lane et Wackness un plan similaire, amplifié ici par un mouvement de caméra complexe, où Luke contemple des fêtards, seul sur un toit, à l’image de celui qui manque la piscine au début de Mandy Lane et se rétame par amour. Un simple regard subrepticement échangé entre Luke et Stéphanie suggère qu’il va se passer quelque chose entre eux. De l’amitié d’abord, où se mêlent confusément la fascination et le désir. Puis l’amour. Puis la désillusion. Le schéma initiatique est extrêmement simple, voire convenu, mais correspond à tous ces espoirs amoureux qui peuvent briser une vie adolescente pour marquer l’entrée dans l’âge adulte. Et c’est le refus des contingences de cet âge adulte qui pousse Luke à se lier d’amitié avec son psychanalyste (Ben Kingsley, génial) qu’il fournit en herbe pour éviter de payer ses consultations et qui devient son meilleur ami.

Le post-adolescent traîne un spleen incompréhensible pour le psy, envieux d’une seconde jeunesse, secrètement jaloux de lui, qui se comporte comme un adolescent hédoniste. A regarder de plus près, sa vie est plus monotone que fantaisiste: incapacité de vivre en couple et surtout de communiquer. Comme toutes les structures binaires, la médaille a son revers: un sentiment d'inéluctabilité couronné par une morale incontestable contre l'égoïsme et les préjugés. Heureusement, les deux interprètes apportent une vraie spontanéité à cette relation à la Harold et Maude. L’utilisation jamais opportuniste de la musique sert de caisse de résonance aux évènements (les vrais marginaux qui écoutent du hip-hop et oublient le grunge devenu trop commercial ne connaissent pas la posture). La bande-son composée de Notorious B.I.G., KRS-One, Wu-Tang, Nas, A Tribe Called Quest (et quand même un peu de David Bowie) tient du trip old school et reflète les humeurs de Luke et du psy, tous les deux séparés par leur différence d’âge mais rassemblés par le même désarroi face à ce qui les attend (la vieillesse pour le plus vieux, la solitude pour le plus jeune). En touchant à l’essence de cette musique, le film touche à l’essence même de la vie. Certains risquent d’ironiser sur la présence d’une des sœurs Olsen dans le rôle d’une hippie bidon qui met des fleurs dans les cheveux et prend de la drogue pour imiter Brandon et Emily Valentine dans la série Beverly Hills. Mais sa participation à ce film indépendant est intéressante parce qu’elle contribue à la réflexion sur l’être et le paraître et incidemment l’artisanat et l’industrie.
Qu’il s’agisse de montrer une première relation sexuelle où le manque d’assurance et d’expérience fait débander le plaisir, de représenter un fantasme masculin clicheton ou de rendre compte d’une sensibilité qui ne peut s’épanouir, Jonathan Levine touche juste. Toujours. Il a surtout tout compris aux petits riens qui font les grands touts de la vie des mecs de 20 ans. La frustration de se dire que c’est déjà fini et de ne pas en avoir suffisamment profité. La déception de voir une fille préférer nouer une relation amicale pour refuser poliment des avances trop insistantes ou encore ce sentiment d’insatisfaction qui ressort des soirées alcoolisées où l’on a plus envie de baiser que de se bourrer la gueule avec des potes. Et où l’on se tait parce qu’il n’y a plus rien à dire. Comme Tous les garçons aiment Mandy Lane, Wackness parle des frustrations, des envies et des doutes générés par la post-adolescence. De la peur de devenir un cynique blasé aussi. Notamment lorsque Luke et son ami psy se retrouvent face à la mer, en pleine déprime (la plus belle scène du film). Luke essaye de le réconforter en lui disant que l’amitié est ce qui sert à nous épauler les uns les autres même lorsqu’on a l’impression de passer à côté de sa vie. Le psy, sarcastique, se moque de sa naïveté. Luke rétorque à son tour qu’il méprise ceux qui chercheront à bousiller sa candeur. Sans candeur, on n’a plus envie de vivre. On n’est plus rien. Wackness n’a jamais peur de cette naïveté-là, surtout lorsque un mec tombe éperdument amoureux d’une fille. Il s’achève d'ailleurs sur une note d’espoir. Ce qui ne tue pas rend plus fort.

Romain Le Vern





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