Même si elles s'inspirent d'histoires vraies, intimement propres à ceux qui les ont vécues, et par conséquent normalement "inédites", les biographies de stars de la chanson adaptées au cinéma répondent pourtant indubitablement à un florilège de règles exclusives au genre. Dès lors, de quels atouts peut bénéficier un film comme
Walk The Line, dépeignant le portrait du roi de la country Johnny Cash, alors que ce dernier rentre sagement dans les rangs classiques du film inspiré de faits réels ? Interrogation plus grande encore lorsqu'il s'agit d'un personnage manquant d'une véritable popularité au delà des frontières américaines.
WALK THE LINE De : James Mangold
Avec : Joaquin Phoenix, Reese Witherspoon, Ginnifer Goodwin, Robert Patrick, Waylone Payne
Durée : 2h17
Sortie le 15 février 2006 A famille modeste, talent modeste, mais au timbre de voix et à la franchise des propos hors du commun, J.R. Cash ne pensait pas qu'en enregistrant un disque avec ses amis pour la modique somme de 4 dollars, il deviendrait l'idole de toute une génération en plus de totalement réinventer un style musical…Difficile de cerner, dans un film comme celui-ci, l'œuvre sincère d'un aspirateur à récompenses. En effet le pari reste un peu mou de mettre en avant les années sauvages du petit cousin éloigné d'Elvis lorsque l'on est pratiquement sûr de faire l'unanimité dans le cercle très fermé - mais ô combien puissant - de ceux qui voient un chef d'œuvre dans chaque hommage élogieux des mini légendes vivantes. Mais également un peu osé de ne répondre qu'aux désirs de connaisseurs américains, pour un public américain, dans un genre vraiment américain en occultant un reste du monde pas vraiment adepte de l'exercice (à quand un film sur Dick Rivers ?). Johnny Cash, aussi importante fut son empreinte dans l'univers de la musique texane, n'est ni Elvis Presley, ni Ray Charles, ni Tina Turner ou ni même Jerry Lee Lewis, et c'est là le premier vrai handicap du film, au risque de rester dans l'ombre de ses quatre prédécesseurs ayant bénéficié chacun de biographies remarquées.
L'autre souci de
Walk the line, c'est de parler d'un monsieur dont on peine un peu à remettre une activité sur son nom (en France en tout cas) mais qui en plus, à l'exception de son succès éclair, n'a pas eu un destin plus effarant que quiconque dans le métier. Ou le chemin glorieux tout tracé d'un homme à qui rien ne souriait vraiment et parsemé de menues embûches ici et là. Voilà un sujet suffisamment alléchant pour le réalisateur James Mangold, plus adepte des ambiances retordes mais assurément doué dans la mise en scène de ces esprits pauvres ou complexes, constamment en quête de salut. Si on oubliera immédiatement le déplorable
Kate et Léopold dont le seul but était d'assurer la déclaration d'impôts de tous ceux qui y ont participé, on retiendra du jeune réalisateur sa triture psychologique
Identity, son déjà biographique
Une vie volée qui lui aussi s'intéressait aux problèmes de personnalité, et surtout le génial
Copland, joli polar sur la reconsidération des plus faibles et du pouvoir qui leur est accordé.
Alors forcement Johnny Cash, dont quelques séquences le présentent parfois comme un type à l'ego mal placé, correspond à ce qu'affectionne le réalisateur mais à force de trop s'impliquer dans la mise en chantier de son film, il en finit par en perdre une partie de l'essence. En effet, Mangold s'est intéressé de très près au chanteur et à sa compagne June Carter au point de les rencontrer personnellement et surtout de bien copiner avec le couple. Les deux étant décédés en 2003 à quelques semaines d'intervalle, il est alors plus facile de se laisser porter par ses sentiments et de basculer dans le commémoratif pur plus que dans le portrait d'une psychologie trouble, et l'on passe à la trappe une partie de ce qui était intéressant chez Cash : ce besoin de starification croissant, sa gloire construite, le perfectionnement artistique de son entourage presque carnassier totalement opposé à la douceur de cet amoureux transit qui n'a jamais cessé de penser à la même femme depuis tout petit. Pour le côté sombre il faudra alors se contenter de l'abus d'amphétamines, quelques disputes, une crise de fatigue et un premier divorce histoire de pimenter le tout – le bonhomme n'a eu aucun handicap physique, n'a jamais subi le racisme ou de violence conjugale quelconque – en plus du trauma infantile devenu presque l'une des règles du genre. Quelques clichés que le réalisateur s'empressera par ailleurs de caser un peu partout, comme le père tyrannique servi par un surprenant et méconnaissable Robert Patrick, ou l'abandon de la famille au détriment de la carrière et ses déviances multiples. Jamais raté ou mal intentionné, mais sans la moindre surprise.

Mangold compense intelligemment en tirant son histoire vers le haut et détourne son drame vers la love story improbable. Il suffisait d'y penser, et ses liens avec le couple de chanteurs ont probablement influencé sa démarche, mais il évite ainsi de trop s'attarder sur des détails qui de toutes manières seraient restés défraîchis un an après
Ray – lui aussi avec ses imperfections. Plus habitué au genre policier, le réalisateur impose malgré lui son petit suspens au sein du couple n'étant capable de communiquer que sur scène (tiendra, tiendra pas ?) et une comédie musicale non annoncée, mais pourtant suffisamment énergique et admirablement bien interprétée par ses deux comédiens en personne pour retenir l'attention sur plus de deux heures, et ce malgré quelques longueurs. On recherche la performance, c'est une évidence (Reese Witherson révélée pour de bon, devant une caméra comme derrière un micro) mais la passion déchaînée par les tourtereaux dans le cœur des fans ne trouvera que trop peu d'équivalent dans l'aspect privé de leurs débuts, professionnels comme sentimentaux.
Walk the line n'est donc pas le grand film auquel il voudrait prétendre et que l'on aurait peut-être aimé découvrir, mais un ultime message amical et commémoratif à deux amoureux terribles loin d'être déplaisant. Un produit intelligent pour la St valentin, profitez !