Bryan Singer a conscience que
Walkyrie est un de ces projets dont un cinéaste aguerri peut ne pas se remettre. A tel point qu’il s’est entouré d’une équipe robuste qui ne pouvait pas perdre. Pour commencer, le réalisateur scelle ses retrouvailles avec Christopher McQuarrie, d’autant plus attendues que leur dernière collaboration remonte à
Usual Suspects (le scénariste ayant depuis réalisé
Way of the gun). Ensuite, il confie le rôle principal à Tom Cruise que le spectateur retrouve quelques mois après
Tonnerre sous les tropiques où l’acteur semblait prendre un plaisir quasi-suicidaire à égratigner son image publique. Tant de bonnes nouvelles qui sur le papier peuvent rassurer. Et à l’écran ? Le résultat est étrange, sinueux, boiteux. Comme s’il manquait une pièce au puzzle. Problème lors du tournage qui a eu son lot d’incidents et de désaccords anecdotiques ou alors pendant le montage final ? On ne sait pas. A l’image d’une bombe à retardement,
Walkyrie est un film tendu pour tout le monde (le réalisateur, les producteurs, la star et le spectateur) mais dont le secret reste hélas entier.

Serviteur de son pays, le colonel Claus von Stauffenberg (Tom Cruise) revient de la guerre, des blessures sur le corps et dans la tête. Il voit son pays se fissurer. Comprenant que le temps presse, il décide de passer à l'offensive : en 1942, il convainc des officiers supérieurs de joindre son combat et rejoint la Résistance allemande pour mettre au point l'Opération Walkyrie. Le but est simple : éliminer le Führer. Après avoir réalisé les deux premiers épisodes de
X-men et
Superman Returns, Bryan Singer revient avec une production en apparence plus modeste. En apparence seulement, car on suppose volontiers que le cinéaste avait envie de faire ce qu’il a su proposer par le passé : "politiser" un film à gros budget pour rappeler que la réflexion n’est pas incompatible avec les lois du divertissement. Rapidement, on comprend que
Walkyrie va évoluer sur un faux rythme (une scène d’action au début, étrangement amorphe, pour expliquer un traumatisme de guerre, puis plus grand-chose) et que chaque personnage secondaire restera figé dans une posture outrée (Terence Stamp transparent; Tom Wilkinson, flippant). Sans doute parce que l’on sait dès le départ que cet épisode marquant de la résistance allemande repose sur un échec, une illusion perdue. C’est désespéré et tragique, mais ça ne pouvait pas en être autrement.

Ceux qui attendaient un blockbuster riche en effets pyrotechniques risquent d’être déconcertés par le rythme, en reprochant au film de trop dire et de ne pas assez montrer. Ayant déjà pratiqué cette technique dans Un élève doué pour les échanges entre le vieux nazi et l’adolescent, le réalisateur part du principe que les histoires les plus atroces prennent une dimension encore plus monstrueuse lorsqu’elles sont évoquées oralement. Le revers de la médaille, c’est qu’il n’échappe pas aux maladresses (la scène lourdingue de la trouvaille "Opération Walkyrie", le mélange sonore des bombardements et de la chevauchée des Valkyries) ni même à la démonstration à travers des dialogues trop explicites. Bryan Singer reste fidèle aux événements sans chercher à modifier leur perspective historique, en ne greffant pas une hypothèse farfelue à la manière de nombreux films sur Hitler. Auquel cas, il serait tombé dans l’uchronie (le "et si"). Se basant sur une histoire vraie, le scénario lui permet de développer et peut-être même d’exorciser des obsessions qui reviennent dans tous ses longs-métrages, à commencer par cette fascination pour la seconde guerre mondiale.
Comme dans le prologue d’
X-Men et surtout
Un élève doué, le nazisme se révèle la représentation la plus matérielle et la plus contemporaine du mal. Depuis
Public Access, son premier long-métrage, il met en scène des personnages opprimés, marginaux ou rebelles qui s’associent pour lutter contre les forces du mal à une période déterminée, et donne à réfléchir sur l’appartenance à un groupe (les résistants, la famille, la nation). Dans
Walkyrie, ce sont des Allemands haut placés (la plupart étant des officiers aristocratiques) qui ont les moyens de se retourner contre le nazisme et de sauver leur pays des griffes d’une dictature. Les méthodes employées par ces conspirateurs sont moins morales que radicales en prenant le parti qu’il faut tuer le mal à sa racine pour éviter qu’il ne se propage de manière encore plus délétère. A chaque détour de plan, on redoute la déflagration responsable de cet échec. En bon manipulateur avisé, Singer le sait pertinemment en appliquant la définition du suspens par Hitchcock. Lorsque surgit l’explosion (l'attentat raté du 20 juillet 1944, visant Hitler), les rapports de force s’inversent, mais ceux qui commandent l’opération ne se sont pas assurés de la mort du Führer et pensent pouvoir tout réorganiser.

Bryan Singer revient sur cet instantané illusoire et cruel, à la morale chevaleresque et au unhappy-end prévisible, pour traquer la présence maquisarde du mal qui triomphe en toute circonstance. Il ne réussit pas tout ce qu’il entreprend (certaines séquences sont inutilement surchargées d’informations) mais au moins a-t-il essayé de rendre séduisant un sujet potentiellement rédhibitoire. De manière générale, la photo, le montage et la mise en scène sont à l'unisson, jouant de fausses résonances pour révéler une subtile alchimie du mal. Newton Thomas Sigel, son chef-op habituel, utilise comme toujours le clair-obscur pour jouer sur l’attentisme et l’ambivalence de cette époque. Carice Van Houten, la révélation de Black Book, déjà occultée du montage final du Mensonges d’état, de Ridley Scott, n’apparaît qu’à de rares occasions. Pourtant, son rôle est majeur. Dans un premier temps, elle incarne la dislocation familiale qui est un autre thème cher à Bryan Singer (on revient à l’idée d’appartenir à un groupe dans une société et donc à l’idée d’engagement). Surtout, son visage sert de plan final pour conclure ce récit douloureux et il suffit à dire, sans qu’un mot ne soit prononcé, le gâchis humain en même temps que l’abnégation du sacrifice. Après des tunnels de dialogues, ce silence fait naître l’émotion de manière inattendue, rappelant à quel point tout ce qui a précédé en manquait cruellement.