Ancienne collaboratrice de Hal Hartley, amie depuis plus de vingt ans avec Todd Haynes qui la produit, Kelly Reichardt est apparue en 1995 avec un premier long-métrage,
River of Grass, avant de retomber dans l’anonymat absolu. Depuis, elle a donné des cours à l’université de New York et bricolé des courts métrages dans son coin, à l’abri des regards et des modes. Le reste du temps, Reichardt sillonnait les routes avec son chien pour se perdre dans la nature et se retrouver.
Old Joy, météore tourné en 16mm avec un budget de 30 000 dollars (soit trois fois rien) qui a marqué son retour au cinéma il y a maintenant trois ans, assurait qu’il y avait chez elle une sensibilité unique pour cerner les doutes des hommes, en l’occurence deux amis de longue date, ballotés entre jolies fugues et sales espoirs. C’était silencieux, agreste, beau. Creusant ce sillage existentiel, Kelly Reichardt propose avec
Wendy et Lucy, une nouvelle virée lo-fi au féminin qui rappelle qu’il existe des réalisateurs assez courageux pour revendiquer une idée du cinéma qui se situe hors des sentiers battus et donc des tiroirs-caisses.

Wendy (Michelle Williams) erre en forêt avec sa chienne Lucy. La caméra observe sa silhouette de loin, traque sa démarche anxieuse. Au même instant, un chant lancinant prend le pouls de cette héroïne solitaire qui va se faner et s’abîmer dans une mélancolie de plomb. Ça dit tout, ou presque. Incompréhensible que cette balade folk et dépressive, figurant dans la section "Un certain regard" au dernier festival de Cannes, n’ait pas été retenue en compétition. Incompréhensible car on en sort éblouis. Dans le précédent Old Joy, le schéma du film-de-potes-que-tout-oppose affleurait. Mais Kelly Reichardt, qui ne travaille pas dans le cadre du film de genre, était suffisamment maligne pour éviter cet écueil en se contentant du double éclairage psychologique que l'un permettait de poser sur l'autre. Dans Wendy et Lucy, l’histoire change d’un iota même si on retrouve des sensations familières comme la peur du dernier voyage, l’usure des souliers, la corde qui rompt en silence, la solitude qui ramène à ce que l'on a toujours été et ce que l'on restera.

Au détour d'une scène, surgit Will Oldham, déjà compagnon de route dans
Old Joy, avec sa gueule étrange de mormon rouquin. A lui seul, il laisse poindre la tristesse des laissés-pour-compte, rappelant à quel point la dérive de son personnage idéaliste, épuisé par le temps qui passe, écrasé par une solitude de vieux bouc, avait quelque chose de déchirant. Dans
Wendy et Lucy, on le voit peu mais bien. Victime de la crise actuelle, Wendy emprunte la même trajectoire élégiaque que lui, en errant vers l’Alaska sans avoir le fric pour joindre les bouts. Entre deux rencontres fantomatiques, elle ne fera que musarder dans des zones interlopes, des bois sauvages avant de se retrouver derrière des grillages et des barreaux. On sait tous que la nature a horreur du vide, quoiqu’ici ce serait surtout du plein. Au loin, des trains solitaires semblent fatigués d’emprunter les mêmes rails avant de repartir, la conduite incertaine, vers une destination inconnue qui reste et restera toujours aussi triste.
Au seuil de la misère, Wendy débarque alors dans la région des joies anciennes avant de se faire arrêter pour vol à l’étalage dans le supermarché minable d'une petite ville de l'Oregon. Lorsqu'elle sort du commissariat, sa chienne Lucy a disparu. Et Lucy, c’est son double et donc sa vie. Plus elle répète son nom jusqu’à l’écœurement (des "Lucy" beuglés en pagaille), plus elle aboie et devient elle-même une bête d’amour que rien ne pourra consoler. Si Wendy ne retrouve pas Lucy, elle ne s’en remettra pas.
Wendy et Lucy flirte avec le documentaire, un peu dans la veine behaviouriste de Lodge Kerrigan: on n’y explique rien, on montre juste des mouvements, des fragments, des tranches de vie comme des flammes dans un paysage sombre. Le film, nu de sensiblerie (alors qu’il y avait matière à foutre les doigts dans les yeux du spectateur), porté par de bonnes mains et de beaux regards, est aux aguets de ce suspens minimaliste : arrivera-t-elle à retrouver son clebs? Ça peut paraître anodin sur le papier, ça devient une question de vie ou de mort à l’écran.

Poupée de porcelaine abîmée par des sentiments plus grands qu’elle, Michelle Williams met toute sa pudeur, sa discrétion et sa modestie au service d’un personnage hanté par l’absence d’un homme protecteur. A la vie, au moment du tournage, elle venait de se séparer de Heath Ledger dont la mort plane aujourd’hui comme une ombre sur le récit et le transforme en sublime voyage incertain à la Brown Bunny. Reichardt guette la sincérité à fleur de peau de l’actrice, comme l’éclat du non-événement. Le film est à son image, empreint d’une grâce qui en facilite l’accès et agit violemment sur nous. Sous ses dehors fragiles et chétifs, Wendy et Lucy maintient une trace persistance dans la mémoire. C’est du cinéma rêche, visant à l’épure et procédant d’une vision du monde dont tout découle, de la durée des plans à la direction d’acteurs en passant par la parole rare de gens qui ne sont jamais dans le discours (les gestes suppléent souvent aux mots employés maladroitement). Pour Kelly Reichardt, le cinéma, c’est l’art simultané de l’espace et du temps. Le cinéma comme on aimerait qu’il soit toujours et partout.
Romain Le Vern