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Winnipeg mon amour

La critique d'Excessif

5/5
Affiche du film Winnipeg mon amour L'HISTOIRE :

Winnipeg, ville des superlatifs, selon le réalisateur : la plus froide au monde, le plus petit parc du monde, la ville des somnambules, des magnétiseurs et des séances de spiritisme, une ville somnolente, habitée par les esprits. C'est ainsi que la décrit à la première personne un narrateur fatigué, en la regardant défiler derrière la fenêtre d'un train. Plongeant son regard dans le paysage délavé, il repense à son enfance, à l'histoire et à la topographie de sa ville.

On ne compte plus les cinéastes attachés à leurs villes natales (Pittsburgh pour George A. Romero, Philadelphie pour M. Night Shyamalan, Baltimore pour John Waters) qui choisissent un cadre familier pour situer l’action de leurs récits. On peut considérer cela comme une démarche purement affective et accessoirement y voir une volonté de ne pas perdre leur indépendance face au système. Pour Guy Maddin, plasticien extraordinairement doué, c’est Winnipeg, ville paumée dans la province du Manitoba au Canada, qu’il évoque toujours avec tendresse et exaltation. A force d’en parler, il a fini par lui rendre hommage dans My Winnipeg, présenté au dernier festival de Sitges. Un faux documentaire où un narrateur endormi (son double) déambule dans ses souvenirs, le temps d’un songe. Triste et énigmatique, drôle et émouvant : son meilleur film.

MY WINNIPEG
Un film de Guy Maddin
COUP DE COEUR RLV
Avec Ann Savage, Louis Negin, Darcy Fehr, Amy Stewart
Durée : 1h20
Date de sortie : prochainement

Dans My Winnipeg, Guy Maddin parle de ce qui l’intéresse le plus : lui-même. Jusqu’à présent, on ne lui en a jamais tenu rigueur étant donné qu’il le fait mieux que les autres. Au contraire, on a toujours eu envie de l’encourager à travailler ce narcissisme : tout ce qui se passe dans sa tête est propice à l’exil intérieur et se révèle la plupart du temps synonyme de ravissement pour le spectateur. Le titre de son nouveau délire inclassable a le mérite d’être éloquent : c’est son Winnipeg à lui et pas celui des autres. Pendant moins d'une heure trente, il met en opposition des restes de son passé et le présent, des souvenirs épars et la réalité, des mensonges fascinants et la vérité. A aucun moment dans ses longs métrages, sauf peut-être dans Des trous dans la tête et Et que les lâches s’agenouillent, son style n’a recelé une telle mélancolie. Il la dispense avec nostalgie sans tomber dans le passéisme, désamorcé par l’ironie. My Winnipeg est autant un chant d’amour qu’une complainte cathartique où l’auteur pleure son Winnipeg disparu, pleure l’industrialisation d’un cinéma rétif aux propositions audacieuses, pleure l’ancienne patinoire où, enfant, il a découvert les matchs de hockey et peut-être ses premiers fantasmes.

A mi-chemin entre le gag et la tragédie, ce bluff artisanal, tourné en 16mm et gonflé en 35, dépoussière des mythologies : celles d’une ville et d’un cinéaste. De film en film, les trouvailles subsistent : le montage cardiaque, les images subliminales, le grain dans la tête et à l’écran, le scintillement, l’arrière-goût charbonneux, les surimpressions et les idées surréalistes (les têtes de chevaux statufiées dans la glace). Mais on retient moins la virtuosité coutumière de cette profusion d’effets que la mécanique brisée, le brouhaha de la litanie dépressive qui en découle. Ce n’est pas parce que le fil évanescent est brisé que cet univers récuse la fantaisie : l’intrigue, qui fonctionne comme un rêve qui aurait commencé par le réveil, propose un portrait de sa famille, figée dans une boîte de Pandore. Des réminiscences obscures remontent alors à la surface. Maddin revient sur une figure récurrente dans son cinéma pour la disséquer : la mère castratrice, jouée ici par Ann Savage, une actrice connue pour avoir été la femme fatale du Detour de E.G. Ulmer. On comprend rapidement que cette mère vit sa vie dans un soap-opéra, elle-même déconnectée de la réalité.
En choisissant une actrice d’époque indistincte (comme Crispin Glover est allé chercher une ancienne gloire du cinéma de Fassbinder pour son It is fine. Everything is fine!), Guy Maddin met en perspective la dimension cinématographique de sa jeunesse avec un vernis craquelant, révélant au passage les origines de sa passion pour le septième art (sa famille est une mise en abyme, un théâtre inconscient où les membres assènent des répliques). De toute évidence, My Winnipeg est le film dans lequel il se livre le plus, en avançant de moins en moins masqué. Ses références cinéphiles sont elles aussi explicites, de Fritz Lang (on pense à Le Testament du Docteur Mabuse) à Orson Welles (Maddin se prend pour William Randolf Hearst ?) en passant par David W. Griffith (les accents mélodramatiques). Volontairement ou non, on se surprend aussi à penser aux premières expérimentations de Lars Von Trier, surtout Europa, une séance d’hypnose qui plongeait dans le tumulte d’une époque sinistrée et était intégralement guidée par la voix de Max Von Sydow. Maddin propose de suivre les mêmes rails de train, le temps d’une fuite imaginaire vers une destination inconnue, avec le timbre de sa voix ensorcelante, incitant même le spectateur à s’endormir pour ne pas voir la vérité et croire encore au trompe-l’œil. Mais la mélancolie reste là, contagieuse, dévastatrice, inconsolable.

Dans d’autres mains, ce genre de préoccupations serait aussi passionnante qu’une séance de psychanalyse et pétrifierait d’ennui au bout de cinq minutes. Pas chez Guy Maddin, magicien égotiste qui transforme les confessions intimes de pacotille en odyssée intérieure et somnambulique, où chacun se nourrit de madeleines de Proust. L’artiste éveille ses souvenirs intimes – dans lesquels on retrouve des bouts de notre identité morcelée – pour magnifier une ville morne. Lui seul est capable de la voir avec cet éclat dans le regard : hantée par des proches morts dans la vie et si vivants dans son esprit, à tel point qu’il les fait revivre sous diverses formes. Dans son cinéma, la perversion n’est qu’un leurre, tout n’a toujours été que des contes avec des spectres : les membres d’une famille dont Maddin n’a jamais fait le deuil. Les fantômes qui encombraient son cerveau occupent désormais des lieux en démolition (la destruction de la patinoire est sans doute l’image la plus intense et mémorable qu’il ait réalisé). My Winnipeg est le film de la chrysalide. Une dernière fois, Maddin fait émaner de ces ruines la poésie industrielle avant de tirer le rideau, de couper le cordon, de panser les trous dans sa tête. Pour aller où ? Pour partir ailleurs : il a récemment assuré que son prochain projet serait «parlant». L’ancien Guy Maddin est mort; vive le nouveau Guy Maddin !

Romain Le Vern

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