L'HISTOIRE : Winnipeg, ville des superlatifs, selon le réalisateur : la plus froide au monde, le plus petit parc du monde, la ville des somnambules, des magnétiseurs et des séances de spiritisme, une ville somnolente, habitée par les esprits. C'est ainsi que la décrit à la première personne un narrateur fatigué, en la regardant défiler derrière la fenêtre d'un train. Plongeant son regard dans le paysage délavé, il repense à son enfance, à l'histoire et à la topographie de sa ville.
Dans My Winnipeg, Guy Maddin parle de ce qui l’intéresse le plus : lui-même. Jusqu’à présent, on ne lui en a jamais tenu rigueur étant donné qu’il le fait mieux que les autres. Au contraire, on a toujours eu envie de l’encourager à travailler ce narcissisme : tout ce qui se passe dans sa tête est propice à l’exil intérieur et se révèle la plupart du temps synonyme de ravissement pour le spectateur. Le titre de son nouveau délire inclassable a le mérite d’être éloquent : c’est son Winnipeg à lui et pas celui des autres. Pendant moins d'une heure trente, il met en opposition des restes de son passé et le présent, des souvenirs épars et la réalité, des mensonges fascinants et la vérité. A aucun moment dans ses longs métrages, sauf peut-être dans Des trous dans la tête et Et que les lâches s’agenouillent, son style n’a recelé une telle mélancolie. Il la dispense avec nostalgie sans tomber dans le passéisme, désamorcé par l’ironie. My Winnipeg est autant un chant d’amour qu’une complainte cathartique où l’auteur pleure son Winnipeg disparu, pleure l’industrialisation d’un cinéma rétif aux propositions audacieuses, pleure l’ancienne patinoire où, enfant, il a découvert les matchs de hockey et peut-être ses premiers fantasmes.
A mi-chemin entre le gag et la tragédie, ce bluff artisanal, tourné en 16mm et gonflé en 35, dépoussière des mythologies : celles d’une ville et d’un cinéaste. De film en film, les trouvailles subsistent : le montage cardiaque, les images subliminales, le grain dans la tête et à l’écran, le scintillement, l’arrière-goût charbonneux, les surimpressions et les idées surréalistes (les têtes de chevaux statufiées dans la glace). Mais on retient moins la virtuosité coutumière de cette profusion d’effets que la mécanique brisée, le brouhaha de la litanie dépressive qui en découle. Ce n’est pas parce que le fil évanescent est brisé que cet univers récuse la fantaisie : l’intrigue, qui fonctionne comme un rêve qui aurait commencé par le réveil, propose un portrait de sa famille, figée dans une boîte de Pandore. Des réminiscences obscures remontent alors à la surface. Maddin revient sur une figure récurrente dans son cinéma pour la disséquer : la mère castratrice, jouée ici par Ann Savage, une actrice connue pour avoir été la femme fatale du Detour de E.G. Ulmer. On comprend rapidement que cette mère vit sa vie dans un soap-opéra, elle-même déconnectée de la réalité.
Dans d’autres mains, ce genre de préoccupations serait aussi passionnante qu’une séance de psychanalyse et pétrifierait d’ennui au bout de cinq minutes. Pas chez Guy Maddin, magicien égotiste qui transforme les confessions intimes de pacotille en odyssée intérieure et somnambulique, où chacun se nourrit de madeleines de Proust. L’artiste éveille ses souvenirs intimes – dans lesquels on retrouve des bouts de notre identité morcelée – pour magnifier une ville morne. Lui seul est capable de la voir avec cet éclat dans le regard : hantée par des proches morts dans la vie et si vivants dans son esprit, à tel point qu’il les fait revivre sous diverses formes. Dans son cinéma, la perversion n’est qu’un leurre, tout n’a toujours été que des contes avec des spectres : les membres d’une famille dont Maddin n’a jamais fait le deuil. Les fantômes qui encombraient son cerveau occupent désormais des lieux en démolition (la destruction de la patinoire est sans doute l’image la plus intense et mémorable qu’il ait réalisé). My Winnipeg est le film de la chrysalide. Une dernière fois, Maddin fait émaner de ces ruines la poésie industrielle avant de tirer le rideau, de couper le cordon, de panser les trous dans sa tête. Pour aller où ? Pour partir ailleurs : il a récemment assuré que son prochain projet serait «parlant». L’ancien Guy Maddin est mort; vive le nouveau Guy Maddin !
Romain Le Vern
Avec Winnipeg mon amour, son meilleur film, Guy Maddin clôt une trilogie familiale commencée avec Et les lâches s'agenouillent et Des trous dans la tête en rendant hommage à la ville de ses premières ...