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Wu Ji, La Legende Des Cavaliers Du Vent

La critique d'Excessif

4/5
wujiz2 L'HISTOIRE : Orpheline, abandonnée sur un champ de bataille, la petite Qingchen cherche à manger. Alors que la nourriture qu'elle a eue tant de mal à trouver lui échappe des mains et tombe dans le lac, la Déesse de la Fortune lui apparaît. Qingchen accepte de se lier à la Déesse par une promesse : elle deviendra une reine adorée de tous, mais ce destin l'empêchera à jamais de trouver l'amour vrai. Si elle le trouve, elle le perdra instantanément. Cependant, des années après, un esclave du nom de Kunlun s'éprend de Qingchen...
Récemment nominé aux Golden Globes du meilleur film étranger, Wu Ji, la Légende des Cavaliers du Vent vient d'être projeté au Festival de Berlin et assurera l'ouverture du prochain Festival du Film Asiatique de Deauville 2006. Enorme succès public en Chine, attendu comme le messie par les amateurs de fantasy chinoise, Wu Ji, la Légende des Cavaliers du Vent bénéficie d'une bande-annonce alléchante et met en scène un casting de stars venues des quatre coins de l'Asie… Cette nouvelle fresque signée Chen Kaige (Adieu ma Concubine) est-elle le chef d'œuvre attendu ? Peut-être pas. Mais si elle souffre de quelques faiblesses, cette œuvre étrange n'en distille pas moins une certaine poésie et va même jusqu'à égrener quelques coups de génie. Pour le plaisir des yeux…

WU JI, LA LEGENDE DES CAVALIERS DU VENT
De Chen Kaige
Avec Jang Dong-Gun, Cecilia Cheung, Nicholas Tse, Hiroyuki Sanada, Liu Ye
Durée : 1h43
Sortie le 15 mars 2006


Orpheline, abandonnée sur un champ de bataille, la petite Qingchen cherche à manger. Alors que la nourriture qu'elle a eue tant de mal à trouver lui échappe des mains et tombe dans le lac, la Déesse de la Fortune lui apparaît. Qingchen accepte de se lier à la Déesse par une promesse : elle deviendra une reine adorée de tous, mais ce destin l'empêchera à jamais de trouver l'amour vrai. Si elle le trouve, elle le perdra instantanément. Cependant, des années après, un esclave du nom de Kunlun s'éprend de Qingchen...


Succédant à Hero et au Secret des Poignards Volants parmi les grosses productions chinoises distribuées à l'échelle mondiale, Wu Ji, la Légende des Cavaliers du Vent n'a toutefois pas grand-chose à voir avec les deux œuvres précitées. Le premier aspect qui distingue notablement Wu Ji de tous les films du genre est l'absence d'ancrage de son scénario dans l'Histoire de Chine, un parti pris peu courant pour un film du genre. On réalise d'ailleurs à cette occasion à quel point le cinéma chinois a pris l'habitude de mêler le plus naturellement du monde Histoire et Mythologie. Cette atemporalité du contexte de Wu Ji, la Légende des Cavaliers du Vent s'avère être à la fois une faiblesse et une force. La faiblesse vient de la trop grande simplicité de l'univers développé, dont le cadre mythologique se résumerait presque à l'existence de Manshen (Chen Hong), Déesse de la Fortune. Nous sommes loin du cadre contextuel fouillé d'un Legend of Zu (Tsui Hark), qui s'appuyait bien entendu sur des références mythologiques et dont on reprochait justement la trop grande complexité. L'univers de Wu Ji a le mérite d'être limpide, peut-être un peu trop puisqu'il révèle justement un certain manque de relief. Toutefois, la force de ce parti pris réside dans l'extraordinaire liberté visuelle que peut ainsi se permettre le film. Nul besoin de s'appuyer sur les exigences d'une époque : la créativité peut se laisser aller à toutes les folies, comme dans un dessin-animé ou un manga. Le Directeur Artistique Tim Yip, connu notamment pour son travail sur Tigre et Dragon, l'a fort bien compris, ce dont attestent certains choix graphiques osés, parfois splendides, qui confèrent à Wu Ji une identité visuelle immédiatement reconnaissable.


La liberté se retrouve aussi dans le concept même de l'histoire, d'apparence limpide elle aussi mais dans laquelle rien n'est laissé au hasard, comme si tous les éléments participaient à transmettre l'idée maîtresse du film. La narration n'est pourtant pas exempte de quelques faiblesses, dont la plus notable reste la présence d'ellipses qui laissent croire à des facilités de scénario, comme ce moment poétique mais mal amené où Kunlun (Jang Dong-Gun) assiste soudainement à des événements du passé. On laissera cependant volontiers une seconde chance au film étant donné qu'il a été sujet à quelques coupures lors de son passage par les Etats-Unis (encore une fois merci, les Weinstein Brothers). La version longue, qui dure 18 minutes de plus, risque fort de nous en apprendre davantage et de combler les quelques trous. En attendant, l'histoire est tout de même plaisante telle qu'elle est, à condition de s'imprégner du langage propre au film.


Sur le modèle des légendes ancestrales, les personnages sont au service d'une idée, et si l'on lit entre les lignes, la logique d'ensemble s'avère suffisamment solide pour faire passer le message du film. Cet aspect est peut-être celui qui rapproche le plus Wu Ji du Hero de Zhang Yimou, dont chaque personnage incarnait aussi un concept, mais la comparaison s'arrête là puisque là où Hero embrassait des thématiques collectives, Wu Ji parle davantage de l'humain et de sa condition, même si celle-ci est bien entendu ramenée à un ordre universel. Chacun des personnages effectue un parcours, entre ceux qui commencent à genoux et apprennent à se relever, ceux qui découvrent leur sensibilité ou leur loyauté, ceux qui s'enferment dans leur rancœur. Mais chacun doit composer avec son destin et les forces qui le régissent, les actions perpétuées revenant toujours d'une manière ou d'une autre vers leur auteur. La question qui se pose dans Wu Ji est bien entendu celle du libre arbitre : l'être humain peut-il influer sur le cours de son destin ? Difficile à traduire, le titre original exprime pourtant bien la philosophie du film. Littéralement, "wu ji" signifie "sans extrémité", ce qui renvoie en réalité au stade de chaos et d'indivisibilité qui précède la Création, avant l'émergence des deux pôles Yin et Yang qui régissent tout être et toute chose. A l'échelle humaine, ce terme fait référence à un état d'esprit dénué de volonté, de but, de désir, un stade où tout est possible, où l'être humain n'est plus enfermé dans la prison de son destin, où le libre choix n'est plus entravé par des forces telles que le temps ou la notion de vie ou de mort.


Si les personnages peuvent éventuellement être perçus comme parties d'un tout – chacun ayant un trait de caractère prépondérant –, l'un des atouts du film est qu'ils existent bel et bien en tant qu'êtres humains à travers l'histoire. On pourra déplorer une certaine négligence dans le traitement des sentiments de la princesse Qingchen, interprétée par Cecilia Cheung (King of Comedy, Running on Karma), un personnage peu étoffé malgré la bonne volonté de cette actrice qui a par ailleurs largement fait ses preuves. En revanche, les quatre hommes auxquels elle est confrontée brillent chacun à leur manière et Chen Kaige prouve une fois de plus quel extraordinaire directeur d'acteurs il est – comme si on ne l'avait pas compris avec Adieu Ma Concubine ou L'Empereur et l'Assassin. Pourtant, diriger un casting aussi international n'a pas dû être une mince affaire et l'on devine l'enfer linguistique qu'a dû être le plateau de Wu Ji, partagé entre le mandarin, le cantonais, le coréen et le japonais !


Chen Kaige a su tirer le meilleur de comédiens visiblement inspirés par leur personnage, à commencer par Jang Dong-Gun (Frères de Sang), qui joue à merveille de son expressivité pour faire passer l'innocence de son personnage, et Hiroyuki Sanada (Ringu), qui compose avec subtilité un personnage ambigu, émouvant car tiraillé par des forces contraires. On retiendra aussi le regard habité de Liu Ye (Lan Yu, Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise), étonnamment touchant dans le rôle de Snow Wolf, un être tourmenté qui semble tout droit sorti d'un manga. Mais celui qui tire son épingle du jeu est peut-être bien Nicholas Tse qui se voit offrir le rôle du terrible Duc de Wuhuan. Non seulement ses costumes sont un régal, mais le jeune acteur apporte précisément le piment qui manquait à l'histoire, jouant non sans un certain humour de son regard cynique et machiavélique, ce qu'il fait délicieusement bien. Nicholas Tse prouve une fois de plus qu'il est l'un des talents les plus prometteurs de sa génération – si l'on en doutait encore après ses prestations dans les récents New Police Story (Benny Chan) et Jade Goddess of Mercy (Ann Hui).


Autre point fort de Wu Ji : la manière dont l'esthétique des images, véritable flatterie pour les yeux, s'intègre à l'histoire. Il faudra cependant passer sur les premières minutes du film et tout particulièrement sur la scène de bataille, dont les effets spéciaux confèrent l'espace de quelques instants au film un effet de comique involontaire. Si le but était de concurrencer la Weta Workshop et les scènes de foule du Seigneur des Anneaux, autant dire qu'il y a encore du travail – heureusement le passage concerné ne dure que quelques minutes. En revanche, si les chorégraphies de Stephen Tung Wai et Dion Lam sont loin d'être mémorables, les combats ne jouent pas sur les performances martiales mais s'apparentent davantage à des visions oniriques telles que l'on a pu en rencontrer chez Ronny Yu dans son chef d'œuvre Jiang Hu. Les scènes d'action ne sont cependant pas essentielles dans Wu Ji et Chen Kaige s'avère plus à l'aise dans les scènes intimistes. Chaque plan apporte son lot de trouvailles et il arrive que l'on reste stupéfié devant la beauté d'un mouvement, devant un cadrage sublimant un visage, devant un tourbillonnement de couleurs qui s'agite soudainement devant nos yeux. Loin d'être purement décorative, cette esthétique fait partie intégrante de la narration, de la description des personnages, et c'est d'ailleurs pourquoi le film risque de diviser un public plus ou moins réceptif à ce mode d'expression. Les idées visuelles se fondent avec l'univers conceptuel du film (la cage, les sceptres du Duc), les décors dépouillés contrastent joliment avec les costumes somptueux, stylisés, et l'on ne s'étonne d'ailleurs pas que leur créateur, Kimiya Masago, soit un mangaka.


Avec Wu Ji, La Légende des Cavaliers du Vent, Chen Kaige nous livre une œuvre imparfaite, peut-être même bourrée de faiblesses, mais il nous fait vivre une expérience étrange, inhabituelle, fascinante. En vérité, tout le charme de ce drame romantique réside dans sa capacité à titiller la sensibilité visuelle de chacun, à susciter des émotions et des sensations par le simple pouvoir des images. Et bien sûr, comme dans tous les films de Chen Kaige, les personnages sont au centre du film, chacun dans une prison, chacun animé par des passions. Et pour peu que l'on se laisse porter par le souffle de cette fresque envoûtante qui mêle fantasy chinoise et inspirations manga, les qualités l'emportent sur les défauts et le plaisir est assuré.

Elodie Leroy

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