L'HISTOIRE : Seul homme d'une famille composée d'une mère et d'une soeur, Roberto se désole d'ennui dans la banlieue de Buenos Aires. Lors d'une errance, il rencontre Raúl, un quinquagénaire avec qui il connaît son premier amour. Ce dernier finit par l'inviter chez lui. Entre les deux, nait une relation complexe où la domination et la soumission imposent leurs ténébreuses lois. Sado et Maso (ne) s'aiment (pas) à Buenos Aires.
En dépit des apparences (un grand-huit doloriste sur la misère affective, sexuelle et sociale dans les cloaques de Buenos-Aires), la qualité du premier long-métrage de l'Argentin José Celestino Campusano repose avant tout sur son sujet, plus complexe : le fantasme d'une relation épanouie, comme une jonction entre le sexe et le cœur, mais inéluctablement démolie par le déterminisme (l'homme reste le produit de son environnement). A l'arrivée, on est plus proche du thriller intime, d'une errance initiatique, dans un purgatoire de sens. La mise en scène épouse les fluctuations, l'anxiété, le bouillonnement intérieur du jeune Roberto qui creuse son identité en multipliant les expériences sexuelles sans lendemain afin de fuir le joug de l'atavisme familial (il est le seul homme de la maison et redoute de reproduire une malédiction - grosso modo, le même schéma que sa mère abandonnée par son père). A un moment donné, il rencontre un homme-somme plus âgé, qui lui renvoie tout ce qu'il a toujours cherché : un amant libérateur, un exutoire de violence, un reflet de sa propre marginalité, mais aussi la figure d'un père qu'il n'a jamais connu.

Une légère tendance à l'esthétisation peut passer pour une tentative de masquer le manque de substance. Mais l'illusion est brève. En toile de fond, résonne un tumulte social indistinct, comme gangrené par le pourrissement des éléments et des sentiments. Un univers saumâtre sans ligne de fuite, répondant aux codes d'une tragédie sur le machisme et la violence inhérente des relations humaines. En opposant l'homosexuel des villes (un gay affranchi vivant à Buenos Aires) et un autre des champs (le héros, englué dans sa bourgade et ses mauvais coups d'un soir), Campusano - qui a fait ses premières armes dans le documentaire et sait, lorsqu'il est inspiré, créer des friches mentales et plastiques - rappelle fugacement la difficulté de s'assumer en fonction des milieux. Progressivement, au-delà du simple constat, son film gagne en torpeur sombre, en fatigue aussi. Comme si Roberto, devant l'imminence du mal, impuissant face à son destin, avait décidé d'adopter une courbure fataliste des épaules, une tristesse enfoncée dans l'œil, une colère frustrée aussi. On peut penser à la vitalité du cinéma post-Movida de l'Espagnol Eloy de La Iglesia, également doué dans l'expression des sentiments indicibles et le pamphlet social.
Romain LE VERN