Elles sont devenues bien rares ces fois où à la sortie d'un film notre appétit cinématographique touche à la satiété. Aussi, lorsque le noir se fait, après le dernier plan de
Tu seras mon fils, une satisfaction sincère s'affiche sur le visage du spectateur qui s'avoue alors repu.
Déjà, les auteurs, Gilles Legrand et sa coscénariste Delphine De Vigan, soutiennent la gageure d'happer notre attention sans aucune grandiloquence ou effets ostentatoires à la mode, mais au contraire en prenant leur temps, en faisant confiance à la puissance dramatique de leur récit. Frappe alors une évidence: l'amour porté à l'œuvre. Amour flatté, en outre, par une rigueur certaine dans le travail et le processus créatif. La conséquence est un film très abouti tant sur le plan narratif que visuel, divertissant sans facilité, aux dialogues parfaitement mesurés (injectant à eux seuls une bonne dose d'humour cynique) et où la tension dramatique n'a de cesse d'aller crescendo, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités. À l'instar de Paul de Marseul (
Niels Arestrup), figure tutélaire du film, et de sa passion quasi autiste pour son vignoble, Gilles Legrand regarde avec affection mais exigence mûrir son récit, et laisse ses personnages se révéler jusqu'au paroxysme émotionnel, ce climax lui aussi réussit et qui aurait certainement plu à Aristote, puisque respectant son crédo voulant qu'une fin doit être inattendue mais pourtant inévitable.
Un très juste dosage caractérise donc le film. Juste dosage entre classicisme et spontanéité, entre le texte et le jeu, et l'image et le son, entre noblesse et trivialité des sentiments. Cet équilibre, aboutissant à une mise en scène riche et dense, mariée au fait que plusieurs fois dans le film il soit fait allusion à F.F. Coppola (l'un des personnages ayant travaillé dans le vignoble californien du célèbre cinéaste), crée un pont entre le film et la trilogie mafieuse de ce dernier. L'insistance ne semble en effet nullement anodine. Sans bien sûr comparer, le film ne prétend pas d'ailleurs se mesurer à son illustre ainé, les deux hérauts de Tu seras mon fils, sont en revanche les mêmes que ceux du Parrain: la famille et la tragédie. Là aussi, la beauté plastique du film, se partageant entre la photographie polie et contrastée d'Yves Angelo, et la solennité rustique du décor, le magnifique domaine du Clos Fourtet à Saint-Emilion, dissimule en réalité les instincts les plus vils. Une violence sourde, d'abord tu, mais qui peu à peu se révèle au grand jour, habite en effet chaque minute du film. Au cœur de celle-ci, Paul de Marseul, impressionnant Niels Arestrup, sans nul doute l'un des nos acteurs les plus doués. Tour à tour inquiétant, fascinant, mais aussi médiocre, grotesque et parfois cruel, sans jamais pour autant tomber dans la farce méphistophélique, l'acteur atteint ici un degré d'excellence qui ne peut qu'imposer le respect. Enfin, la musique, une magnifique réorchestration de Vivaldi, achève de conférer au film sa dimension tragique et d'envelopper dans le velours la cruauté de ses sentiments.
Yann LARGOUËT