Ancien batteur des Red Hot Chili Peppers, Cliff Martinez est arrivé dans la musique de films avec Sexe, mensonges et vidéo en 1989. Plus qu'un film, une rencontre, avec le réalisateur Steven Soderbergh pour lequel il signera les bandes originales de Kafka, King of the Hill, A fleur de peau, Grey's Anatomy, L'Anglais, Traffic et Solaris. Récemment compositeur pour Espion(s) de Nicolas Saada, Cliff Martinez est de retour pour la musique d'un nouveau projet français dirigé par Xavier Giannoli : A l'origine.
J'ai eu une entrevue avec Xavier Giannoli et nous avons parlé de votre travail avec passion !
CM : Cela ressemble à une journée typique entre Xavier et moi même pendant nos 6 semaines de travail ensemble.
Comment avez-vous réagi quand le projet vous a été proposé ?
CM : J'ai été ravi et surpris. Ce n'est pas tous les jours que je reçois un appel d'une production française et qui fait appel à mes services. C'était ma deuxième aventure dans la jungle du cinéma français donc je suppose que la foudre PEUT frapper deux fois au même endroit !
Comment avez vous travaillé techniquement ?
CM : Je travaille avec mes dix doigts et tente de trouver un bon équilibre entre la sobriété et l'intoxication. Xavier Giannoli a été l'ingrédient clé du succès de ce score. Dans les 24 heures qui ont suivi la signature du deal, Xavier m'a envoyé pas moins de 74 Quick Time vidéos qui décrivaient sa vision du film et son point de vue sur le rôle de la musique. Et il ne faisait que s'échauffer ! Pendant le processus, son inspiration et ses conseils étaient continus et acharnés. Sans même sur nous nous soyons rencontrés en chair et en os, il me parlait pendant des heures sur Skype pour expérimenter et sculpter la musique avec la précision d'un chirurgien. Pendant ce temps, les livraisons d' Amazon des films de Godard s'entassaient devant ma porte. Il est tenace et sa créativité et son enthousiasme ont permis au score d'être ce qu'il est aujourd'hui.
"Je travaille avec mes dix doigts et tente de trouver un bon équilibre entre la sobriété et l'intoxication."
Quel est votre instrument de prédilection ?
CM : Je possède pleins d'objets caractéristiques dans ma boîte à outils, le Baschet cristal, batteries en acier, gamelans, guitares d'ambiance... Quelques semaines après le début de A l'origine, j'ai réalisé que Xavier avait assez peu de patience avec ces non-sens. Il voulait une palette de solides orchestrations et d'écritures dramatiques. Cependant, dès qu'il ne regardait pas, j'essayais de caler par petits bouts mes saveurs sonores (avec modération).

Après Nicolas Saada vous retravaillez avec un réalisateur de l'Hexagone. Avez vous un attachement particulier pour le cinéma français ?
CM : Avant non mais maintenant oui ! Je ne parle absolument pas français mais après cette expérience en or de pouvoir travailler avec Nicolas et Xavier, je retournerai au combat avec eux quand ils veulent.
De combien de temps avez-vous pu disposer pour faire ce score ? Et combien de musiques avez -vous composé ?
CM : J'ai eu six semaines pour composer près de 70 musiques.
Quand avez-vous commencé à travailler sur le projet : avant, pendant ou après le tournage ? Ecrivez-vous votre score en fonction des images déjà tournées ?
CM : Oui, j'essaie généralement d'éviter de commencer à travailler s'il n'y a pas d'images à regarder. Essayer d'écrire avec seulement le script s'est avéré être inefficace pour ma part.
Avez-vous commencer par écrire en premier le thème principal du score I'm not Alone ?
CM : Non. Il me semble que c'est toujours le thème principal qui apparaît une fois que tu as déjà brûlé pas mal de calories en écrivant moins de musique. Il faut un certain niveau d'échauffement avant que les choses n'apparaissent.
Votre musique est très intimiste et proche des personnages. En même temps, cette histoire est une grande aventure humaine, une incroyable destinée. Quelle était la base de votre méthode ?
CM : Généralement j'essaye de mettre le personnage en premier et la situation avec la musique en second. Il y a un moment dans l'histoire où cela devient une qualité épique. A cet instant (et sans paraître trop pompeux), j'essaye d'avoir un point de vue extérieur, bienveillant, omniscient, impartial, un peu comme un observateur de Dieu et détaché des personnages tout en essayant de compatir avec l'ensemble. Cela ne devient plus une histoire de personnage au singulier mais d'ensemble collectif qui nous touche tous.
L'action commence dans le métro et s'achève au sommet d'une montagne. Comme une ascension sociale et spirituelle. Le personnage principal trouve son identité à la fin. Pouvez-vous décrire votre approche thématique de ce protagoniste ?
CM : Je dois avouer que je suis déconcerté par cette question. Parfois si tu restes près d'une machine à sous tu peux décrocher le jackpot. Ce thème particulier est arrivé bien plus tard dans le projet. Cela a été le résultat de beaucoup d'erreurs quand nous avions essayé de capturer le personnage principal en situation. Je déteste vous dire cela mais je dois admettre que la plupart du temps je ne sais pas ce que je recherche. Mais je le reconnais quand je le vois. Ca a été le cas avec ce thème. La scène finale a été la plus problématique au niveau du score et elle a été le résultat de longues discussions, de révisions, de montages différents, et de beaucoup de café.
"Parfois quand je vois une belle image, j'en oublie les personnages."
Comment avez-vous appréhendé cette autoroute en terme d'harmonies ? Il y a de belles scènes de nuit qui ressemble presque à un paysage lunaire...
CM : C'est le genre de question auquel Xavier répondrait mieux que moi. Parfois quand je vois une belle image, j'en oublie les personnages, la situation et la base de l'histoire. Et j'essaye de répondre à la scène d'une manière poétique et visuelle. Je vois de la lumière très blanche et lumineuse contre un ciel très bleu foncé alors j'essaye de créer une musique équivalente à ce que je vois.
Parlez nous en quelques mots de votre utilisation des cordes en général et plus précisément du titre 6...
CM : Unknown Memories ? Si ma mémoire ne me fait pas défaut, ce titre a été un des plus problématique. Il y en a toujours quelques uns dans chaque score. On avait pleins d'idées sur ce que l'on ne voulait pas. Nous avons essayé de nous pencher plus sur l'idée du personnage et son émotion pour l'éloigner des machines de travail. Je pense que le résultat final a été un compromis. L'utilisation des cordes marcato s'est faite au départ puis tout au long du film nous avons utilisé les cordes legato.
Pouvez-vous un peu nous parler des percussions ? On retrouve parfois les mêmes percussions que dans Solaris.
CM : Les percussions sont mes sonorités préférées spécialement quand elles sont combinées avec un orchestre traditionnel.

Quelle est la part synthétique et électronique utilisée pour A l'origine et dans votre travail en général ?
CM : Ma préférence est d'avoir un équilibre entre l'électronique et l'organique dans mes scores. Cependant, pour A l'origine j'ai appris que Xavier était plus tenté par une palette d'orchestre traditionnel. Il y a très peu d'électronique dans ce score. Juste un synthétiseur occasionnel, une ligne de basse ou une percussion. A l'origine est le score le plus traditionnel que j'ai jamais fait.
Avez-vous développé une certaine sympathie pour l'un des personnages et pourquoi ?
CM : Ca serait le personnage de François Cluzet. L'histoire évolue autour de lui, il est tout simplement fascinant car ses motivations sont énigmatiques et toujours en évolution. J'adore aussi faire réaliser au public combien il peut ressembler au personnage du méchant.
De votre point de vue, qu'est ce qu'il rend A l'origine si unique ?
CM : Je pense qu'une des choses qui m'a d'abord frappé est que ce film est fondé sur une histoire vraie. Je ne l'aurais jamais cru autrement.
Avant d'écrire des musiques de film, vous avez travaillé avec Captain Beefheart et les Red Hot Chili Peppers... Comment voyez-vous votre évolution musicale ?
CM : Travailler avec Captain Beefhart était mon Gary Cooper dans High Noon Moment . Beefheart était un de mes héros quand j'étais enfant et j'ai réussi à travailler avec lui. Sans surprise, il s'est avéré être un tyran abusif. Néanmoins, il reste le mentor le plus influent dans ma carrière. Les Red Hot ont été mes 15 minutes de gloire en tant que rockstar et ces 15 minutes ont été largement suffisantes. Je ne me voyais pas arriver vers la quarantaine, monter sur scène seulement avec une chaussette sur mes parties génitales. Mais ils m'ont prouvé que j'avais tort.
Pour quel compositeur classique ou contemporain avez-vous de l'admiration ?
CM : Je ne vais en nommer que quelques uns : Gyorgy, Black Sabbath, Harry Gregson Williams, Captain Beefheart, The Meters, Louis Amstrong et Brian Eno.
Sur quoi travaillez vous en ce moment ?
CM : En ce moment je traine en savates en Thailande. J'ai eu une année bien occupée avec A l'origine, et un documentaire sur la guerre en Irak qui s'appelle Severe Clear, des petits boulots pour la chaine US Discovery Channel. Après deux expériences formidables avec le cinéma français, j'espère y revenir très vite.
Propos recueillis par Nicolas Schiavi.

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