Les films d'Alexandre Sokourov ressemblent à des enchevêtrements de tableaux en mouvement. Parfois, il suffit d'un seul plan-séquence pour disséquer les recoins sombres d’un tableau aux profondeurs de champ infinies (
L’arche russe). Dans des registres différents,
Mère et fils et
Dialogues avec Soljenitsyne, deux films désormais disponibles en DVD (le premier chez l’excellent éditeur
Potemkine – responsable du zone 2 de
Requiem pour un massacre; le second, chez
Idéale Audience), soulignent la nature profonde du cinéma de Sokourov, plasticien d’or qui poétise le réel pour le rendre plus supportable et étire les scènes à l’envi pour raviver des tonnes de sentiments perdus chez le spectateur. Deux objets complémentaires, idéaux pour attaquer la filmographie de ce descendant de la peinture allemande romantique et de l’intelligence poétique. Un maître du schisme intérieur qui fait danser les anges et les démons.

Cela fait près de 30 ans qu’Alexandre Sokourov, iconolâtre orthodoxe de plus en plus célébré partout dans le monde, fait du cinéma; et à chaque découverte de ses films, l’éblouissement total s’impose. Quitte à provoquer des scissions entre les hourrahs extatiques des plus enthousiastes et les courroux furibonds des moins enclins. L’idéal, ce serait d’oublier les controverses déplacées, de fuir les thuriféraires outranciers qui coupent l’envie et d’échapper aux dictatures des esprits de chapelle qui imposent ce que vous devez penser (suivez mon regard). Il suffit juste de dire l’évidence: Sokourov, hors du temps et des modes, à l’abri des conventions, invente des images qui n’ont jamais été vues, des scènes issues de nulle part, des mélodies solitaires. Sa filmo contient des merveilles qui prennent souvent la forme d’actes de foi, d’une poésie terrible.
Mère et fils, qui sort enfin en zone 2, en fait partie. Un objet déchirant sur la «piété familiale» avec plainte douloureuse et sentiments mélancoliques où un fils accompagne sa mère dans la mort. Un objet contemplatif peint avec une substance onirique par le cinéaste, influencé depuis toujours par l’art pictural (il cite souvent Caspar David Friedrich et Claude Monet dans ses recherches esthétiques).
Chez lui, les personnages au seuil de la mort doivent aimer pour se sentir vivants. Sokourov a toujours composé des grands films d’amour fou où il est question d’amour filial (le dernier
Alexandra, sur la relation entre la "grand-mère des Russes" et son petit-fils soldat) ou d'amour incompréhensible aux yeux des autres (
Moloch, qui disséquait de manière vaporeuse la relation entre la bête Hitler et la belle Eva Braun). Ses histoires, minimalistes, teintées de mysticisme, où les émotions circulent au-delà des mots et des croyances, rappelle à quel point ce réalisateur est un architecte mystique du temps et de l’espace. Ses personnages sont des allégories ou alors, dans le cas présent, des archétypes qui touchent tout le monde, sans exception.
Mère et fils est une "élégie" qui subjugue d’abord par sa puissance visuelle et fouille dans des racines russes (Dovjenko, Vertov, Eisenstein), chez des artistes formels qui maîtrisaient comme personne l’art du découpage. La peinture, on le sait, c’est son domaine. Ici, on a droit à de l'image en anamorphose, des filtres et même, grande astuce de l’artiste, des ciels peints à même le verre de l’objectif de la caméra. Une forme éclatante qui n'empêche pas quelques ayatollahs de la critique de se focaliser uniquement sur les sous-entendus politiques fâcheux. Encore un point commun avec les artistes sous la propagande soviétique. Or, le cinéma de Sokourov n’a rien de «politique», et s’il est question de guerre, c’est souvent celle, intérieure, du coeur. Même dans
Alexandra. Quant au contexte politique, il ne sert que de toile de fond pour justifier des émotions exacerbées (besoin ardent du contact avec l’autre) et montrer que rien n’est plus important que d’aimer ceux qu’on aime, surtout en période délétère. L’âme slave dans toute sa splendeur.
Mieux vaut voir en Alexandre Sokourov LE cinéaste de l’intelligence poétique qui colorie avec subtilité les sentiments fluctuants de personnages couturés de fines blessures invisibles. Dans le cas de
Mère et fils, il lui suffit de filmer des champs de blés et des arbres mortifères, d’insister sur les couleurs feutrées, de montrer des nuages lourds dont la masse de plombagine obstrue le jour, pour glisser un clin d’œil au
Miroir de Tarkovski (lui aussi, sur le travail de deuil, la mémoire et la famille) et créer une atmosphère cotonneuse où règne une paradoxale quiétude. Pas la peine d’avoir pris des substances illicites avant de voir le film pour l'apprécier pleinement mais impossible de ne pas s’extasier, ne serait-ce sur la manière dont Sokourov «filme le vent». Comme dans
Le Jour de l'éclipse, le contexte agreste d’une campagne accompagne des voyages intimes et provoque l’hypnose hallucinée. Au-delà de la relation poignante entre la mère et le fils, se dressent des peurs universelles: peur de la solitude, peur de perdre les repères de l’enfance, peur de ne pas avoir donné assez d’amour, peur du vide et de la mort. Entre les lignes, s'exprime un désir urgent: le besoin de se retrouver. Comme dans
Le Deuxième cercle, où Sokourov, déjà taraudé par les relations filiales, narrait le parcours semé d’embûches existentiels d'un homme à la recherche d'une sépulture pour son paternel.
Dans
Mère et fils, Sokourov montre comment une femme malade retrouve (goût à) la vie grâce à son fiston qui passe du temps avec elle, lui lit des cartes postales jaunies, l’habille avec affection d’un manteau, la porte dans ses bras robustes comme s’ils reproduisaient ensemble la Piéta, de Michel-Ange Buonarroti (la Vierge éplorée tenant le Christ mort). Les années passant, la mère devient l'enfant. L’enfant, devenu ange protecteur, biberonne désormais sa maman. Une main qui passe sensuellement sur un visage suffit pour suggérer ce basculement sans gros sabots narratifs.
Mère et fils raconte le récit de ces deux souffrances inconsolables, hantées par la mort et le sentiment inexorable de perte. Sokourov qui abhorre le chantage émotionnel, le didactisme poids lourd et les tergiversions psy transforme le caractère potentiellement plombant de son histoire mortifère en hymne à la vie. Pour se faire, il épure jusqu’à l’os, superpose ses plans-tableaux et nous cueille, une fois de plus, sans tomber dans les écueils du maniériste poseur. De toute manière, Sokourov a déjà une oeuvre puissante en lui: ce silence qu'il recherche, cette paix rageuse qui le porte, sont les signes du tourment. Sans en avoir l’air, il nous aspire dans sa sérénité sans cesse retrouvée pour communiquer des valeurs humaines. Ce n’est pas une leçon de catéchèse cucu et bénie mais une purification de l'âme. Une vraie «leçon de vie», genre d’expression qui fait peur et qui a pourtant tout son sens ici, où les chenilles agonisantes deviennent des papillons d’amour. Il y a ceux qui restent et ceux qui s’en vont. C’est beau et désespéré.
DIALOGUES AVEC SOLJENITSYNE, UNE AUTRE FACETTE DE SOKOUROV EN DVD
Alexandre Sokourov a oeuvré à la fois dans la fiction et le documentaire. Après le côte pile (le superbe
Mère et fils, chez
Potemkine), voici le côté face avec
Dialogues avec Soljenitsyne, également disponible en dvd, où le cinéaste brosse en deux parties le portrait de Alexandre Soljenitsyne, écrivain russe, auteur de nouvelles sur la révolution et le système concentrationnaire (
L'Archipel du goulag). Construit comme un poème, ce film propose une visite qui cherche à dépeindre au plus juste les obsessions qui se trament dans le monde intérieur de l'écrivain. Le tout donne une réflexion sur la création doublée d'une méditation sur la beauté cachée du monde, sublimé par la mise en scène aérienne de Sokourov et des interventions touchantes sur la vie, la mort, les horreurs du communisme, la religion et Dostoïevski. C'est sensible et plastiquement superbe comme une élégie. Sokourov, égal à lui-même. Le complément idéal, disponible chez
Idéale Audience.