Rarement un film d’animation n’aura eu une genèse aussi fascinante que celle de
Amer Béton. En effet, alors que pour l’ignorant, il ne s’agira que d’un simple film d’animation japonais de plus, n’importe quel amateur même novice sera intrigué tant par la forme que par le contenu de cette œuvre qui s’impose ni plus ni moins comme une petite révolution au pays du soleil levant :
Amer Béton est en effet LE premier film de japanimation (animation japonaise) réalisé par un occidental. D’accord, le monsieur vit au Japon depuis maintenant 16 ans et s’est incroyablement bien intégré au système nippon, mais toujours est-il que la chose est assez rare pour être soulignée, à une époque où les Etats-Unis débauchent quant à eux des réalisateurs de tous horizons par pleines pelletées. Mais ce fait n’est que l’un des nombreux facteurs qui font d’
Amer Béton une œuvre à la croisée de chemins artistiques venue de divers horizons.
Vient tout d’abord le manga original créé par le dessinateur Taiyo Matsumoto. Fortement influencé à la suite d’un voyage en France par certains dessinateurs locaux tels que Jean « Moebius » Giraud, Matsumoto, à l’image d’un Katsuhiro Otomo (
Akira), possède un style résolument reconnaissable dans la production de mangas japonaise. L’auteur (rares sont au Japon les dessinateurs qui ne scénarisent pas eux mêmes leurs mangas) arrive souvent, de par un trait atypique et un souci du décor peu commun, à créer de toutes pièces des univers surréalistes, habités par des personnages hauts en couleurs échappant souvent aux stéréotypes collégiens souvent de mise dans la majorité de la production nippone. Bien plus proche d’une production
Métal Hurlant que d’un
Dragon Ball ou autre
Naruto, Amer Béton (
Tekkon Kinkreeto en V.O.) narre ainsi les aventures de deux jeunes orphelins tentant de survivre dans une jungle urbaine en friche ravagée par les luttes de pouvoir entre gangs et Yakusas. S’imposant comme deux anti-héros étant à la fois frères et deux parties d’une même entité (personne n’aura raté le parallèle entre leurs noms (Blanc et Noir) et la théorie asiatique du Yin et du Yang), nos deux héros auront évidement du mal à vaincre l’adversité, mais ce mal ne sera rien comparé à l’épreuve qu’ils devront affronter séparés l’un de l’autre. Un parti pris humain et social également très rarement abordé dans la majorité des mangas, et que l’on ne retrouve que chez quelques mangakas influencés par une narration européenne.
Seconde force en présence à l’œuvre sur le film
Amer Béton, le Studio 4°C est un studio d’animation japonais bien connu pour ses digressions et ses expérimentations en tout genre. Créé en 1986 afin de permettre à ses membres de développer sans contraintes une patte et des projets plus personnels, le studio, mis en place à l’époque de
Kiki la petite sorcière auquel ont participé ses membres fondateurs Yoshiharu Sato, Koji Morimoto et la productrice Eiko Tanaka, réalisera de très nombreuses œuvres aussi diverses qu’admirables. C’est avec le long métrage
Memories, compilation de 3 sketches d’animation réalisés par Koji Morimoto, Tensai Okamura et Katsuhiro Otomo que le studio va faire grand bruit grâce à une animation sans faille menée de mains de maîtres sur trois style graphiques bien différents, portés par trois scénarios à la limite du conceptuel issus de l’esprit de Otomo (Une station spatiale est mue par la mémoire d’une défunte, un salary man se transforme en bombe biologique, une nation dont le seul but est de construire des canons). Et le studio de bluffer son monde en sortant peu après un clip destiné à illustrer le
Extra du DJ Japonais Ken Ishii. Un DJ qui grâce à la qualité visuelle du clip, réalisé encore une fois par un Koji Morimoto au sommet de son art, atteindra même les jeunes otakus français à travers quelques diffusions sur M6.
Depuis, le fameux studio n’a cessé de se dépasser et de jouer sur les codes du genre, entre le court métrage complètement barré de 16 minutes
Noiseman Sound insect (une bestiole créée par un savant fou se nourrit du bruit environnant, le réduisant à l’état de cristaux avant qu’une bande de jeunes se décident à lui faire sa fête) destiné à illustrer les possibilités du nouveau format DVD (le court date de 1997 et devait au départ s’étaler sur près de trois quarts d’heure), la sublime animation du long métrage
Spriggan, celle de l’autre long métrage
Mind Game, aussi conceptuelle que l’est son scénario (un dessinateur de manga retrouve un ancien amour qui le mène à fuir le monde, vivant un temps dans le ventre d’une baleine où tous les délires émotionnels dus à l’isolement seront permis avant un retour au monde réel ravageur), et de nombreux autres projets tels que l’excellente série
Tweeney Witches (une jeune fille, guidée par un étrange grimoire, se retrouve dans un monde de sorcières et de magie où celle-ci est utilisée de manière douteuse) au format expérimental (40 épisodes de 9 minutes), le court métrage
Comedy (un véritable condensé de poésie épique avec une aura de fable où un vampire, payé par une petite fille au moyen d’un livre, décime une armée de guerriers en un tour de main) ou encore le dernier film de Katsuhiro Otomo,
SteamBoy. La réputation du studio devient telle que nombreux sont désormais ceux qui sollicitent ses services, et ce même hors du Japon. Le fameux vivier créatif (qui va même jusqu’à produire en interne des courts métrages juste pour l’expérimentation malgré le coût de telles entreprises) se verra ainsi confier la réalisation d’un clip du groupe de néo-métal
Linkin Park (
Breaking the Habit), ou encore celle du court métrage
Beyond proposé par l’initiative
Animatrix (cette série de courts métrages animés destinés à étoffer le
Matrix des Wachowski entre les premier et second opus de la licence), un court métrage souvent considéré comme le meilleur de la série.
Enfin, la troisième force en présence lors de l’adaptation du manga
Amer Béton se trouve évidement être le réalisateur Michael Arias. Passionné du pays du soleil levant et vivant le rêve de tout otaku depuis maintenant plusieurs années, il serait pourtant mal venu de réduire son travail à la seule réalisation du long métrage dont nous parlons ici. En effet, bien qu’
Amer Béton soit sa première véritable réalisation, le monsieur est un expert en animation et en programmation et c’est d’ailleurs grâce à l’une de ses créations informatiques que le
Princesse Mononoke du studio Ghibli a pu voir le jour dans sa forme actuelle, et il en est de même pour Le Prince d’Egypte et
La Route d’Eldorado, deux dessins animés à succès issus des studios Dreamworks usant de techniques d’animation 3D de pointe. Des techniques également utilisées à foison au Studio 4°C, dont Michael fait aujourd’hui partie. Ayant débuté sur les tournages du
Abyss de Cameron et du
Total Recall de Paul Verhoeven, Michael Arias est ainsi loin d’être un novice et s’est construit un sens aigu de la mise en scène qui lui permettra d’appliquer à
Amer Béton, un projet qu’il nourrit depuis longtemps mais dont il pensait au départ confier la réalisation à Morimoto, des techniques peu communes à l’animation. On retrouve ainsi dans le film des effets tels que le jump cut, l’effet caméra portée ou encore l’utilisation chronique d’inserts, mais qui sont fréquentes dans les longs métrages live tels que
La cité de Dieu, le chef d’œuvre de Fernando Meirelles ayant servi d’inspiration à l’entreprise. Encore une source étrangère, signe d’une pluri-culturalité qui transpire de l’œuvre et qui sied bien à la tradition du Studio 4°C.
Après quelques expériences lointaines de métissage de la culture japonaise (
Ulysse 31, Jayce et les conquérants de la lumière pour ne citer que ceux-là), toute une génération de fan s’est appliquée à copier et à s’inspirer de ses sources japonaises en accouchant d’œuvres parfois fascinantes (d’innombrables bandes dessinées telles que
Gipsy, HK ou
Sillage, et niveau animation le récent
Skyland, encore une fois pour ne citer que ceux-là), mais
Amer Béton ouvre désormais la porte à une collaboration bien plus fusionnelle avec le pays du soleil levant. Alors que celui-ci s’inspire depuis de nombreuses années de la mythologie occidentale pour pondre des œuvres qui ont et continueront de faire date dans l’histoire de la japanime (
Lady Oscar, Princesse Sarah, le récent
Chevalier d’Eon,…), Michael Arias prouve enfin, à l’image des différentes influences du métrage, qu’il est désormais possible pour un occidental de parfaitement s’intégrer au système japonais, d’y évoluer et de contribuer à son épanouissement. Chapeau bas !
Le manga Amer beton est édité en France par les éditions Tonkam
Pour en savoir plus sur le Studio 4°C : http://www.Kojimorimoto.net