Elizabeth Taylor,
mater dolorosa échappée de
Soudain l’été dernier (Joseph L. Mankiewicz, 1960) et Mia Farrow, préfigurant les troubles de
Rosemary’s baby (Roman Polanski, 1968) et
Le cercle infernal (Richard Loncraine, 1977), évoluent pour le pire dans un univers angoissant sous la caméra attentive de Joseph Losey. Le très rare
Cérémonie Secrète a toujours été présenté comme le pendant féminin de
The Servant (la relation malsaine entre un aristocrate et son domestique, respectivement Dick Bogarde et James Fox) sous prétexte qu'il bouleverse les mêmes repères sociaux, moraux et sexuels. Sa sortie en zone 2 permet de reconsidérer une réputation de vilain petit canard plutôt injustifiée.
Réalisé en 1968,
Cérémonie Secrète, de Joseph Losey, appartient à cette liste des films inapprivoisables qui donnent envie de se flinguer et qui, avec le temps, n'ont cessé de gagner en trouble et en puissance. La comparaison presque obligatoire avec
The Servant, que Losey a réalisé en 1965, rappelle beaucoup celle que certains ont cherché à faire pour
Répulsion et
Le Locataire, de Roman Polanski en arguant qu'il s'agissait de la même histoire respectivement racontée d'un point de vue féminin et masculin. Ce n'est pas faux mais terriblement réducteur. Affichant sa noirceur à chaque plan, rempli de silences mortifères,
Cérémonie secrète progresse pas à pas, avec une lenteur asphyxiante, et dissèque les bouleversements intimes de personnages névrosés qui ne trouvent plus aucune raison de vivre. A savoir une prostituée (Elizabeth Taylor) qui se prend d’amitié - mais une amitié trouble, malsaine - pour une jeune femme en laquelle elle croit reconnaître sa fille, récemment décédée. En un sens, ce film préfigure les affaires de deuils impossibles. Celle des parents endeuillés (Donald Sutherland et Julie Cristie) qui croient être confrontés au fantôme de leur fille dans le dédale Vénitien de
Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg, 73) ou encore celle d'un homme qui croit reconnaître son épouse dans
Obsession, de Brian de Palma (film infiniment plus inspiré de Roeg que de Hitchcock, au passage). Des années avant, le personnage d’Elisabeth Taylor fantasme une réincarnation à travers celui de Mia Farrow dans une atmosphère de limbes où semblent coexister les ombres et les lumières, les joies et les peines, les morts et les vivants. Comme Joseph Losey aime à jouer avec le spectateur, des indices ont subtilement été placés dans le récit.

Dès les premières scènes, Elizabeth Taylor est décrite comme une prostituée qui enlève sa perruque de China Blue pour enfiler un cabas et un fichu et se transformer en mère pas remise de la mort de sa fille. Avant, un générique et une musique intrigante amplifient le caractère fantastique des événements à venir. Dans ce climat mystificateur à la Mankiewicz où l'on porte des perruques et se maquille pour fuir la cruauté du monde, l’intrigue, placée sous le signe du travestissement, de la falsification et du ludisme, peut commencer. Alors qu’elle se recueille sur la tombe de sa fille, cette mère prostituée est abordée par une jeune femme (Mia Farrow), riche héritière fantasque, qui l’appelle «maman» et l’entraîne dans sa luxueuse demeure. L'une voit sa fille, l'autre, sa mère. Taylor entre dans le jeu, endosse les habits de la mère, change de statut social et découvre un univers profane. Si elle joue la comédie, c'est également pour se consoler de la mort. Ecrasés par la culpabilité, la mort et la frustration, les personnages s'avèrent très proches de l’univers de Tennessee Williams.
Resplendissante, Mia Farrow joue la jeune fille dans un corps adulte, martyrisée par le fantôme d’une maman castratrice et rongée par des désirs sexuels. Actrice dont on ne cessera de dire tout le bien (il faut le revoir dans
Reflets dans un œil d’or de John Huston), Elisabeth Taylor, digne en toute circonstance, regard violet, chevelure de jais et incarnation généreuse de la force maternelle, est éblouissante. C'est sa seconde collaboration avec Josey (ils avaient déjà travaillé sur
Boom, aux thèmes pas si éloignés). A mi-chemin du récit, apparaît le personnage de Robert Mitchum, second mari de la «maman» de Farrow qui revient après des années d’exil. Un peu comme un mort revient de l'enfer (le personnage de Christopher Eccleston dans
Les autres, d’Alejandro Amenabar en semble presque inspiré). Ce qui n’arrange rien à la situation mais lève le voile sur la psychologie du personnage de Mia Farrow, ouvertement décrite comme une mythomane nymphomane. Avec ses jeux de miroir psy et ses joutes acides, Joseph Losey transcende cette atmosphère poisseuse, aux lourds atavismes et aux secrets larvés qu'il avait déjà exploré dans
The Servant.
S’intéressant cette fois-ci à des personnages féminins dans un huis clos psychologique marqué par des rapports de domination où aucune ne doit craquer (les deux femmes essayent de maintenir cette illusion à tout prix pour combler la perte d’une personne et peut-être faire renaître son esprit), cette venimeuse
Cérémonie Secrète échappe à la redite du
Servant par la simple intensité d’une histoire très substantielle, mise en forme de manière virtuose. Certaines scènes atteignent des sommets de perversité (celle du bain où Farrow noie un canard en plastique sachant que Taylor a perdu son enfant par noyade); et, comme souvent chez Losey, la violence n’apparaît pas à l’écran mais rumine longtemps à l’intérieur des personnages avant une explosion imminente (la souffrance est toujours silencieuse).

Le décor baroque de la maison bourgeoise devenue musée, remplie de bibelots et d'étoffes appartenant à une morte, avec ses escaliers vertigineux symbolisants la chute en dit long. Au même titre que l’hôtel balnéaire dans lequel les deux femmes trouvent refuge, donnant l’impression d’être situé dans un cimetière. Les cadrages sublimes et la photo de Gerry Fisher, comme possédée par une entité maléfique, contribuent à l’étrangeté de cette œuvre ensorcelante qui cherche, par une magnificence visuelle, à faire émaner une vraie perfidie (fascination, domination, répulsion) et à conserver une étrange distance avec le spectateur. En voulant renouer avec des souvenirs morbides, les deux héroïnes oublient qu’elles sont coincées dans le passé et rabâchent une culpabilité poisseuse au risque de sombrer dans la folie. «Elles sont déjà mortes», semble nous dire Losey. D’où cette atmosphère de purgatoire qui tire inexorablement vers les enfers. D’où ce film, à la fois fascinant et inconfortable, marqué par la fatalité et l'impossibilité d'être heureux.