Par Gwenael TISON - publié le 16 novembre 2009 à 02h21 ,
MAJ le 16 novembre 2009 à 12h44 - 0 commentaire(s)

Parmi les cinéastes françaises, Claire Simon s'est imposée comme l'une des plus talentueuses et méritantes artistes du septième art depuis le début des années 90. Pour preuve, à chaque long-métrage de fiction, elle décroche une sélection officielle à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes. En plus de posséder un savoir-faire qui tire parti de son passé de monteuse avec des œuvres de pure fiction, elle officie dans la pratique du cinéma direct aux Ateliers Varan. Elle y réalise des documentaires percutants et d'une grande justesse. La cinéaste en tire une technique qu'elle met à profit en imbriquant judicieusement la fiction et la réalité. D'une part, elle met en scène des œuvres de fiction inspirées de son expérience personnelle et d'autre part, elle réalise des documentaires imprégnés de fictions archétypales du genre. Ce jeu entre fiction et documentaire est au cœur de la filmographie de Claire Simon, lui permettant de déployer une approche sociale et ethnologique touchante et profondément humaine. Dès lors, des individus « ordinaires » deviennent les héros tragiques d'une fiction qu'ils ont inventée et dont les enjeux finissent par les dépasser.
 
Sinon Oui - Fiction d'une histoire vraie
Avec Sinon Oui, Claire Simon réalise en 1997 son premier long-métrage de fiction après une dizaine de courts-métrages. Une œuvre saluée par la critique et la profession si bien qu'elle décroche une sélection à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes la même année. Sinon oui relate l'histoire de Magali, une femme qui fait croire à son mari qu'elle est enceinte alors qu'il s'apprêtait à la quitter. Il tente de la convaincre d'avorter, refusant d'assumer la paternité de l'enfant. Évidemment, elle refuse en remettant à chaque fois au lendemain le moment où elle va briser l'histoire qu'elle a mise en place afin de retenir son mari. Plus les jours s'égrènent, plus le mensonge grossit et plus la fiction prend le pas sur la réalité. Rien ne semble pouvoir l'arrêter... Pour échafauder cette mise en abyme fictionnelle, Claire Simon s'est inspirée d'un véritable fait divers qui fit la Une des journaux alors qu'elle était en voyages à l'étranger. La cinéaste met en scène ce « crime » avec une acuité rare, analysant le cercle vicieux dans lequel cette fausse mère enceinte s'enferme et se joue cruellement de ses proches. Le mensonge pernicieux va devenir sa seule raison d'être. Magali possède un pouvoir sur ses proches qui lui permet de les manipuler à sa guise.  Le chantage affectif prend une tournure à la fois grotesque et tragique. Au lieu de tomber dans le pathétique et le misérabilisme, Claire Simon propose une approche plus poétique et éveillée qui fait mouche et bouleverse.

 

Sinon oui Coute que coute
 
Coûte que coûte - Ma petite entreprise connaît la crise
Sorte de négatif à Sinon oui, Coûte que coûte se présente sous la forme d'un long-métrage documentaire sur Navigation Système, une petite entreprise qui fabrique des plats cuisinés à destination des grandes surfaces. Pour survivre, elle doit glaner de nouveaux clients et de nouveaux fournisseurs. C'est avec un malin plaisir que le documentaire Coûte que coûte prend volontiers des accents de polar commercial mettant en avant l'argent comme moteur principal. Chaque salarié est dévoué corps et âme à l'entreprise afin qu'elle soit pérenne. L'entreprise devient un vrai camp retranché où les salariés combattent pour conserver leurs emplois. Ils veulent y croire.... Ils veulent que l'histoire qu'ils ont créée avec Navigation Système puisse continuer le plus longtemps possible. Sinon Oui et Coûte que coûte participent du même mouvement artistique qui souligne la manière dont Claire Simon dépeint le quotidien d'individus ordinaires confrontés à l'adversité. Cela renvoie indubitablement aux études en sociologie et ethnologie de la cinéaste, deux approches majeures qui sont le moteur de ses œuvres cinématographiques. Sélection au festival du Cinéma du réel, Coûte que coûte obtint le Prix Louis Marcorelles. Par le prisme du septième art, la cinéaste sonde le rapport intime qui existe entre la part de fiction au cinéma et dans la vie au quotidien. Elle cherche à la définir, la circonscrire, comprendre quelles en sont ses constituantes et comment réussir à la mettre en crise. Qu'est qu'une histoire dans la vie ? Comment surgit-elle ? Comment peut-on y croire ?
 
800 kilomètres de différence/Romance - Indolence d'un amour adolescent
Ça brûle et 800 kilomètres de différence/Romance sont tous deux bercés par la candeur estivale du Var, avec sa nature verdoyante et son ciel azur. Claire Simon y filme le monde des adolescents en proie aux premières amours de vacances et aux désirs qui les animent. Le professeur et critique Marie-José Mondzain écrit à ce sujet : « L'adolescence est ce moment des corps qui les expulse soudain de l'enfance sans pour autant les installer dans la jouissance des sexes et la proximité des sentiments. » Avec 800 kilomètres de différence/Romance, Claire Simon décide de réaliser un documentaire encore plus personnel en prenant comme sujet sa propre fille qui est confrontée à son premier émoi amoureux. Alors âgée de 15 ans, Manon va vivre sa première véritable histoire d'amour avec Greg, 17 ans. Sans le moindre artifice, Claire Simon filme sa fille au moment même où elle s'imagine que cette histoire va durer pour toujours. Manon est à la fois aimée par Greg mais aussi par la caméra de Claire Simon qui filme avec tendresse sa fille dans une grande liberté. La cinéaste cherche à nouveau à capter la fiction à travers une réalité la plus concrète possible. Pourtant, comme tout amour estival, la séparation est irrémédiable lorsque Manon et sa mère doivent retourner chez eux à Paris. C'est donc 800 kilomètres qui vont séparer les amoureux qui s'imaginent que leur histoire pourra durer malgré la distance qui les sépare. L'espoir laisse place à la résignation puis au chagrin et la fiction amoureuse de Manon prend fin, tout comme le documentaire de Claire Simon.

 

Ca brule 800 kilomètres
 
Ça brûle - Incandescence d'un amour déraisonné
À l'inverse, avec Ça brûle, Claire Simon met en scène une fiction amoureuse moins naïve et candide. On assiste à une véritable passion dévorante et mortelle où la violence du désir pousse l'un des amants à commettre l'irréparable. Cette histoire d'amour déchirante se passe entre Liva, 15 ans, et le pompier d'âge mûr Jean Susini, remarquablement interprété par Gilbert Melki. Alors que la jeune adolescente faisait du cheval, elle est soudainement désarçonnée. Heureusement, Jean Susini n'était pas loin et la relève de sa mauvaise chute. Sa tendresse pour le corps juvénile le pousse à l'embrasser, attisant sans qu'il s'en rende compte un feu passionnel chez Liva qui va finir par la consumer. La fiction amoureuse de la jeune fille va s'articuler en trois étapes : la pulsion pour cet homme qui pourrait être son père, la détresse du désir de Liva car Jean se refuse à elle et enfin, le désespoir irrémédiable. L'adolescente ne va pas cesser de poursuivre Jean afin qu'il cède à ses charmes. Sans succès, elle cherche à rassasier son désir dévorant avec des garçons plus jeunes. Claire Simon utilise ainsi la métaphore incendiaire pour mettre en scène le brasier intérieur de Liva. Celui-ci va s'exprimer physiquement par un feu de forêt dont Lisa est à l'origine et qui sera mortel pour Jean. La cinéaste retranscrit parfaitement la peur et la fascination qui se dégage du feu en lui insufflant une dimension métaphorique. Cela se remarque par une mise en scène souvent imagée, mais aussi par des dialogues soutenus et théâtraux. Ça brûle s'achève, dans une union funeste où l'amour, la mort et le feu dévorent Liva et Jean. Pour son second film de fiction, Claire Simon eut à nouveau les honneurs d'une sélection à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes en 2006.  In fine, Marie-José Mondzain écrit au sujet des deux adolescentes de Ça brûle et 800 kilomètres de différence/Romance que « pour vivre, peut-être faudra-t-il que leur désir compose avec une fiction : croire qu'être désirée implique d'être comprise ou simplement entendue. Si le réel diffère cruellement, à l'imaginaire d'offrir toutes les tendresses de la proximité ». 
 
Les Bureaux de « Bourdieu » façon Claire Simon
En 2008, la cinéaste nous offre son film le plus abouti avec Les Bureaux de dieu qui constitue la parfaite synthèse de son travail artistique sur la mise en scène de la réalité par le prisme de la fiction. Plantant son décor dans un planning familial, la cinéaste développe des pistes de réflexion sur des sujets de société qui agitent toujours autant la France, notamment au niveau des libertés contraceptives accordées aux femmes. Contrairement à ses précédents films, la cinéaste surcharge son histoire de personnages qui sont pour la plupart dans un état de crise existentielle. En prenant ainsi du recul sur les difficultés rencontrées par les femmes, Claire Simon dresse un portrait doux amer d'une société française encore archaïque et peu tolérante. Claire Sinon offre une belle leçon de cinéma qui est loin de juger notre société à dominance patriarcale, au contraire, elle met à plat les difficultés rencontrées par l'émancipation féminine de nos jours.
Vos réactions


  • Ça brûle

    L'histoire : Livia, 15 ans, tombe amoureuse de Jean, le pompier qui l?a relevée d?une chute de cheval. L?adolescente tente de conquérir cet homme plus âgé pour leq[…]

  • Sinon, oui

    L'histoire : Sans l'avoir vraiment calculé, une femme fait croire à son mari qu'elle est enceinte. Il ne veut pas de l'enfant et elle refuse d'avorter puisqu'elle […]

  • DVD Les bureaux de dieu

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