Par - publié le 20 février 2008 à 17h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h04 - 0 commentaire(s)
Réalisé par Bill Condon, Gods and Monsters raconte les derniers jours de la vie de James Whale, cinéaste culte spécialisé dans le cinéma fantastique dans les années 30. A priori, rien d’emballant. A l’arrivée, une oeuvre miraculeuse, adaptée du roman Father of Frankenstein de Christopher Bram, inédite en France, qu'il importe de découvrir de toute urgence. C’est – enfin – disponible en zone 2. Gros coup de coeur.


On a beau reluquer ses films (avec plus ou moins de passion); Bill Condon reste cet illustrateur impersonnel qui aligne mollement des récits différents, capable de passer de Candyman 2, sequel du chef-d’œuvre horrifique de Bernard Rose, au dernier Dreamgirls, comédie musicale saumâtre calibrée pour grappiller le max d’Oscar. Cette image persistante lui colle à la peau avant de découvrir Gods and Monsters qui ressemble à l’éclat de L’échelle de Jacob dans la filmographie de Adrian Lyne. Tel quel, c’est l’état de grâce. Avec ce superbe film (hélas méconnu), solidement écrit et passionnant de bout en bout, Condon donne à réfléchir sur le cinéma, la cinéphilie, l’imagination, le fantastique, la création, la vieillesse, le remords, le rapport aux autres. Des sujets de cinéma de papa qui chez les autres sentiraient la naphtaline et qui ici passionnent avec une intensité qui ne décroît jamais. Miracle? Miracle. Si l’esprit du film composé d’alternances et de ruptures sur fond de traumas guerriers renvoie à des œuvres majeures comme Toto, le héros (Jaco Van Dormael, 90), Abattoir 5 (George Roy Hill, 72) ou même Hope and Glory (John Boorman, 87), Gods and monsters évoque surtout Boulevard du Crépuscule (Billy Wilder, 49) pour sa célébration d’une face sombre Hollywoodienne – toutes proportions gardées. Tout d'abord, en prenant comme personnage principal un cinéaste âgé en déclin, seul avec sa gouvernante hongroise fascinée par les anecdotes sur l'âge d'or d'Hollywood. Ensuite, Wilder narrait le même destin d’une ex-star rongée par cette solitude provoquée par la déchéance. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, James Whale, cinéaste spécialisé dans le fantastique populaire dans les années 30-40, a commencé comme caricaturiste avant de s’engager dans l’armée. Là-bas, il découvre les joies de la comédie en se produisant sur scène pendant la première Guerre Mondiale dans un camp de prisonniers en Allemagne. Dans les années 20, il creuse son sillon artistique en passant de comédien à décorateur puis devient directeur artistique. Le succès commence lorsqu’il met en scène la pièce de théâtre Journey’s end. Hollywood flaire un vrai potentiel et convie l’Anglais sur ses terres. Paramount lui demande de superviser des dialogues de The Love doctor (1929) et Les anges de l’enfer (1930).


L’année suivante, il explose en réalisant pour les studios Universal Frankenstein, classique du film d’horreur, où il met en scène Boris Karloff dans le rôle titre (acteur que l’on retrouve vieilli lors d’une party dans Gods and Monsters). Auréolé d’un succès nouveau, Whale use de ses thèmes fétiches et de ses techniciens favoris pour réaliser des films marquants comme La maison de la mort (1932) avec l’inestimable Charles Laughton; L’homme invisible (1933) et surtout La fiancée de Frankenstein (1935) qui restera son chef-d’œuvre, incarné par Elsa Lanchester (que l’on reverra elle aussi pendant la party le temps d’une photo aux sourires tristes). Malgré deux opus remarquables (Le grand Garrick en 1937 et L’homme au masque de fer en 1939), le public commence à se lasser. Dans les années 40, Whale connaît ses premiers gros échecs avec L’enfer vert (1940), They dare not love (1941) et Hello Out There (1949). Suite à cela, il se retire dans sa villa huppée de Pacific Palisades à Los Angeles pour organiser des fêtes dionysiaques avec de beaux garçons et réalise parallèlement quelques mises en scène théâtrales pour remonter la pente. En vain. Finalement, il s’adonne à sa passion secrète (la peinture) en fuyant les viles rumeurs Hollywoodiennes. Moins de dix ans plus tard, on retrouve l’homme abandonné de tous, mort au fond de sa piscine. L’autopsie a dévoilé un fort taux d’alcool dans le sang mais aujourd’hui encore, les circonstances de son décès demeurent inexpliquées (suicide? Assassinat? Crime passionnel?). Le film répond à la question de la plus belle façon qui soit, en montrant juste la tristesse de l’artiste (Ian McKellen, sublimement pathétique) du point de vue de ceux qui l’ont côtoyé durant cette période peu faste: sa gouvernante en total dénuement (Lynn Redgrave, très touchante) et surtout Clayton Boone, un jeune jardinier qui égaiera ses derniers instants (Brendan Fraser, génial, aux antipodes de tous ses rôles précédents).


A défaut de raconter par le menu la grandeur et la déliquescence d’une étoile Hollywoodienne, Condon déjoue les codes du biopic à travers la rencontre foudroyante et romancée entre Whale et Clayton. Le corps sculptural de l’ancien marin de la Marine Nationale secrètement désabusé éveille des fantômes d’amour et des étreintes passées chez le cinéaste vieillissant, libidineux et pas maître de ses pulsions. La beauté de cette relation réside dans cette fascination réciproque qui ne dit jamais son nom. L’homosexualité, traitée sans fards, est au centre du film, placée au même niveau que le fantastique (voir les scènes oniriques où les deux hommes se retrouvent dans une série B craignos de la bonne époque). Mais elle sert surtout à situer le contexte social d’une Amérique engluée dans son puritanisme. Ce thème amplifie un humour insolite qui contredit la grise mine. Notamment lorsque Clayton bombe le torse pour montrer qu’il résistera aux tentatives séductrices du petit vieux. Petit à petit, il se dénude émotionnellement et se laisse aller aux confidences intimes. L’archétype viril dévoile une sensibilité insoupçonnée. Et le réalisateur cynique qui a vu son univers se craqueler et ses amis, disparaître révèle des fêlures sous son sarcasme.


On le comprend dès cette première scène où Whale est interviewé par un journaliste arriviste qui retire un vêtement à chaque scoop divulgué. Ses films désormais obsolètes ne parlent qu’à une poignée de fans nostalgiques. Chez Whale, la madeleine de Proust provoque un évanouissement, une douleur, une culpabilité. Les fantômes du passé et les souvenirs des heures glorieuses hantent le présent avec obstination. En signe de respect, Condon aurait pu se contenter d’imiter la grandiloquence des opus de Whale. Mais ses parti-pris sont moins simplistes. La réalisation (fluide), la photo (éclatante), les dialogues (brillants) et l'interprétation (exceptionnelle) sont au service d’un scénario complexe où passe une poignante nostalgie de l’amour. Sans faiblir et sans en faire des tonnes (à bas la performance ostentatoire!), Ian McKellen porte les stigmates de la souffrance affective et de la lucidité nue d’un homme conscient que sa vie ne repose que sur une illusion morbide. Conscient d’être paumé depuis toujours dans un univers de faux-semblants où la lâcheté et la frustration ont depuis des lustres déployé leurs mesquines litanies.


Mais il y a plus fort encore: Gods and Monsters est une déclaration d’amour au septième art. A un moment donné, un montage parallèle permet de voir plusieurs personnages qui regardent à la télévision La fiancée de Frankenstein, l’un des grands succès de l’auteur. Leurs réactions sont différentes: Whale sourit avant de fermer les yeux pour se replonger dans un temps naguère exquis; la gouvernante qui l’accompagne n’apprécie pas ce genre de films mais trouve malgré tout sa satisfaction en voyant que l’histoire se termine bien (réaction du public lambda pas conscient du discours sur la marginalité); et dans un bar, quelques amis reluquent l’objet mine consternée. Parmi eux, Clayton qui comprend à ce moment-là, sans oser le dire, l’isolement de l’artiste. Lui seul saisit la douleur et la tristesse dissimulées sous le divertissement grand-guignolesque. La solution apparaît sous yeux ébahis: comme James Whale, Clayton est un Frankenstein qui possède une part de «monstre» en lui. Pas étonnant alors que notre brave jardinier esquisse un sourire en revoyant des années plus tard avec son fils ce Frankenstein qui fume une clope pour se faire un ami (un ami, ponctué par un point d’interrogation). Dehors, il fait nuit, la pluie tombe, les éclairs retentissent. Une mélancolie soudaine agite son cerveau, lui aussi contaminé par les restes d’une époque, d’une rencontre. Heureux et triste en même temps sans savoir pourquoi, Clayton sort de sa maison et se transforme en monstre avant de s’enfuir. Une musique l’accompagne dans sa mutation fantastique et fait naître la magie inépuisable du cinéma dans la vie de tous les jours. Une séquence qui résume la subtilité de ce petit film magnifique. On reste sous son charme longtemps après l’avoir vu; les yeux rouges. Les plus belles histoires de monstre sont donc possibles en ce bas monde.
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