Par - publié le 22 octobre 2007 à 05h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h56 - 0 commentaire(s)
Quelque part entre le Ken Loach de Family Life et le Michael Haneke de Benny’s Video, il y a un bloc d’altérité baptisé L’imposteur, sorti il y a deux ans dans un anonymat injustifié. En auscultant les maux d’un jeune homme qui se complait dans ses fantasmes secrets, le cinéaste allemand Christoph Hochhaüser livre une œuvre épurée et sensible qui s’attache à l’immuable, aux silences, à la peur de se perdre dans un montre trop vaste et sonde ainsi les tracas et conséquences sur des visages silencieusement inquiets. Avec Le Bois Lacté, son premier long métrage désormais disponible en dvd avec cet Imposteur, confirmation d’un talent sûr.



J'ai 18 ans et je m'ennuie ferme dans ma ville de banlieue. Ma mère me love de sa trop grande affection, mon père pense que je suis un bon à rien et me reproche l'amour quasi-incestueux de ma maman. Mais je ne suis pas un fils à maman. Je reste cloitré dans ma chambre. Parfois, je croise le regard d'une demoiselle que j'aime espionner. J'aime reluquer les accidents, j'aime m'impliquer dans des histoires étranges pour bousculer ma vie de merde, j'aime passer des entretiens d'embauche pour montrer mon absence de motivation, j'aime pisser dans l'eau du bain, j'aime imposer ma présence pour agresser la bonne conscience des autres. Autrement, la question du sexe me turlupine quand même beaucoup. Je fantasme que je baise avec des inconnus, que je donne du plaisir à des motards dans des aires d'autoroute où j'inscris des messages codés. Je fantasme tellement que je décide de vivre à fond mes fantasmes. Je m'appelle Armin et je vous emmerde. Laissez-moi être un adolescent antipathique.

Plans fixes étirés à l’extrême, mouvements de caméra circulaires et répétitifs, peu ou pas de dialogues. Juste des instants volés, des flashs, des perceptions étranges. Second long métrage de Christoph Hochhaüser, L’imposteur est un film malade rongé par la solitude et le mal-être de son protagoniste qui consomme des fantasmes et se complait dans le néant, en vit, s’en sert, l’utilise pour mieux chercher des noises à l’existence et ses sinistres contingences. Grosso modo, arborer sa mine défaite, refuser le sourire, faire des crasses à tout ce qui se bouge pour se donner une raison de vivre. Que l’on se rassure : ce n’est pas un énième numéro poseur branchouille. Alors que dans son précédent et atypique Bois Lacté dans lequel le réal proposait une variation curieuse d’Hansel et Gretel et signait un drame aussi opaque qu’inconfortable, il s’attache ici au quotidien rude d’un jeune homme qui cherche sa place dans une société sinistrée et ne la trouve pas. Entretiens d’embauche, parents engoncés dans leurs manies pathétiques, frère qui affiche fièrement son entrée dans le conformisme en annonçant que sa nana attend un môme… Hochhaüser scrute tous ses personnages avec le même style impassible et la même absence de concession et peint le noir tableau de gens qui n’aspirent qu’au conformisme et ne doivent à aucun moment dérailler. Le film accentue cette opposition avec le portrait du protagoniste pas encore sorti de l’adolescence, pas encore prêt à se fondre dans la masse uniforme, pas encore passé par les étapes obligatoires. Afin de coller adéquatement à la psychologie morte de son antihéros, le réalisateur châtie toutes les conventions formelles et narratives, s’attache à l’anodin, enregistre des soupirs de désespoir, des silences qui en disent long et ne s’abîme à aucun moment dans l’explication oiseuse. La bande-son, tantôt ambiante, tantôt malaisante, tantôt brutale, tantôt absente, s’inscrit au diapason du choc des scènes. Sous le calme ambiant, la colère gronde.



Certains films assènent des vérités toutes faites et des raisonnements dadas, d’autres jettent dans le vide et empêchent de reprendre sa respiration. Ici, rien ne s’explique, tout se ressent et surtout tout se heurte. Le montage obéit aux lois de la frustration. Certaines séquences s’arrêtent là où elles ne devraient pas. De même que certains détails resteront sans réponse. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a aucune réponse. Il n’y a que du vide et une absence d’espoir qui crève le cœur. Cette radiographie de l’âge ingrat sur fond de quête identitaire sexuelle (fantasmes masos, désirs refoulés) et de fascination morbide (même élan d’attirance et de répulsion pour les faits divers et les accidents) où le personnage se sent libre uniquement dans les lieux infréquentables, tend un miroir à nos propres doutes et inquiétudes sur un avenir incertain. En cela, oui, un vrai film d’horreur avec l’impossibilité de savoir ce qui va se passer dans le plan suivant. Si a priori, sur le papelard, le sujet (crise post-ado) n’est pas nouveau, le traitement, lui, diffère pour muer ce qui pourrait s’apparenter à un exercice de style en quelque chose de déraisonnablement troublant et de subtilement bouleversant. Hochhaüser s’aventure dans des thématiques plus souterraines et plus osées que le simple problème de communication entre un enfant et ses parents. Bref, que ce soit dans le premier (Bois Lacté, très étrange) ou le second (L'imposteur, ouvertement provocant digne des Ken Loach de la première période), ces films arides et déroutants, profonds et justes, brillants dans leurs audaces, aspirent littéralement dans leur malaise. Si vous les avez loupé en salles, vous devez impérativement les découvrir en dvd.


INTERVIEW CHRISTOPH HOCHHAUSLER
Le réalisateur du Bois Lacté et L'imposteur construit des films où les contes psychanalytiques se cognent à la dure réalité de la vie. S'y perdre? Un délice.
(C) ROMAIN LE VERN

Comment recevez-vous la comparaison avec Michael Haneke ?
Pour être franc, c’est plutôt flatteur. Beaucoup de journalistes me parlent de Benny’s Video comme référence à L’imposteur. J’aime beaucoup le travail d’Haneke et il a certainement été l’une de mes sources pour réaliser ces films mais je ne suis pas un aficionado fétichiste.

Quelles sont vos influences ?
Paradoxalement, je citerai en premier Ernst Lubitsch qui est selon moi un génie. C’est un cinéaste qui ne joue pas dans le même registre mais je suis un inconditionnel de ses films, notamment Haute Pègre. Je trouve que ce film est une fantastique autopsie des relations humaines avec tous les éléments requis pour me faire passer un bon moment.

Que ce soit dans Le Bois lacté et L’imposteur, vous flirtez avec le fantastique. Est-ce que l’idée de mettre en scène un film de genre vous intéresse ?
Bien sûr mais j’essaye de plus en plus de me décrire comme un cinéaste éclectique qui change de registre à chaque fois qu’il fait un film. Quand on les regarde bien, Le Bois Lacté et L’imposteur sont deux films assez différents. Si je m’écoutais parler, j’aimerais réaliser un western, un film d’aventure, un thriller. Il me reste à savoir si je serai capable de mener cela à bien. Ce n’est pas une question de savoir-faire ou de talent mais plus une question de moyens. J’aimerais beaucoup réaliser une comédie mais je ne sais pas si je serai un bon metteur en scène de comédie.



L'imposteur peut parfois faire rire.
Effectivement, je dirais que mes films sont à la fois comique et tragique. Si on regarde avec plus d’attention, la comédie est toujours fondée sur un terreau tragique. C’est le cas des films de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin : en apparence, c’est burlesque, en profondeur, c’est terrible.

Comment avez-vous travaillé la bande-son ?
Selon moi, la relation entre la musique et le son est essentielle. J’apprécie beaucoup le traitement de la musique et du son dans les premiers films parlants. De manière générale, le son ou la musique étaient utilisées comme béances à l’imagination. Dans ce sillage, j’aime bidouiller le son pour que le spectateur ait l’impression que des bruits continuent de se produire dans sa tête alors qu’il n’en est rien. Sur L’imposteur, j’ai travaillé avec mon compositeur Benedikt Schiefer qui ne travaille généralement pas sur les bandes-son de films. Toute la musique est concentrée autour du personnage principal puisqu’elle adopte son mode de vie et de pensée. Ben a simplement composé quelques morceaux pour le film sans l’avoir vu dans son intégralité, c’est moi qui ai choisi le moment propice pour les placer. C’est en réalité l’un de mes rêves, de ne faire qu’un film où le son serait la musique et la musique, le son.


Est-ce qu’à travers L'imposteur vous traduisez votre haine du conformisme ?
Non, je ne pense être quelqu’un de foncièrement asocial ou même contre un système. Il peut y avoir un plaisir pervers à suivre les règles d’une société mais inconsciemment ou non, tout le monde a ce désir de ne pas s’y conformer. Je pense qu’il est bon de prendre des responsabilités quand cela s’impose mais aussi qu’il est nécessaire de rêver ou même de fantasmer. En cela, les rêves érotiques sont salvateurs.

Dans L'imposteur, qu’avez-vous voulu dire à travers les personnages qui portent des masques ?
Les jeux auxquels les personnages se livrent, c’est-à-dire des tests d’embauche, existent vraiment. Les entretiens pour un emploi prennent parfois des tournures absurdes. J’ai toujours aimé l’idée que l’apparence finisse par transformer un individu. Finalement, le film pose cette question : qu’est ce qu’un masque peut vous faire commettre ? Qu’est-ce qu’il révèle de vous ? Keith Johnson a écrit un livre sur les masques dans lequel il argue qu’ils peuvent littéralement prendre possession de vous et vous obliger à faire des choses contre votre gré. C’est une habile métaphore sur le masque social que nous portons tous mais qui ne révèle en rien ce que nous sommes véritablement.

Lors des entretiens d’embauche, vous revenez sur le passé de l’Allemagne. Est-ce que le personnage principal peut être perçu comme un symbole d’une Allemagne masochiste, incapable de faire la paix avec ses démons intérieurs ?
Contrairement aux apparences, le sentiment de culpabilité n’est pas si fort que ça en Allemagne. Dans cette scène précise, lorsque le recruteur parle du passé de l’Allemagne, il essaye juste d’impressionner le protagoniste alors qu’on sent très bien qu’il s’en fout. Mais le parallèle que vous faîtes entre le personnage et le pays est intéressant.


Comment avez-vous travaillé l’alternance de la réalité et du fantasme ?
Ma principale ambition avec L’imposteur consistait à montrer la désillusion de la réalité. Finalement, ça ne parle que de ça, d’un jeune homme qui essaye de prendre sa propre réalité en main. Sans confiance en soi, tout devient fictif.

Quels sont vos projets ?
Un thriller qui s’articule autour d’un journaliste qui est manipulé par une instance supérieure et qui quand il découvre un secret a des ennuis. Je tiens absolument à ce que cela se passe dans une grande ville pour retrouver la notion d’un personnage perdu dans le chaos d’une mégalopole urbaine. Je désire que le film revisite toute une tradition de films noirs dans la lignée de M, le maudit.
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