Pour vous donner une idée de ce petit film français, ça commence comme un film franco-français auteurisant ; ça étreint subrepticement dans son malaise asphyxiant et ça se termine comme du Mario Bava. Entre tout ce laps de temps suspendu, des personnages rongés par la haine et la médiocrité ont le temps d’évoluer, de souffrir, de se fondre, de se perdre dans un été meurtrier où, non, plus rien ne sera comme avant. Laurent Achard ose, alors osons avec lui : il est coupable d’un beau crime français. Vous l'avez certainement loupé en salles, le rattrapage en dvd est indispensable.
Ami des block-busters US pétaradants, ce film n'est pas pour toi.
Le dernier des fous, adaptation du roman
The Last of the crazy people, de l'écrivain canadien Timothy Findley, a tout du film étonnant qui ne cherche pas à plaire et semble construit comme une bombe à retardement. Sorte de prolongement du court-métrage
La peur, petit chasseur, le récit est entièrement narré, ou plus précisément perçu parce qu’il est question de sensibilité et de sensorialité, à la hauteur de son protagoniste enfantin, au visage étrange, à la silhouette svelte, qui va apprendre pendant un été tragique à couper définitivement le cordon ombilical. Son univers – anxiogène, comme tous les bons films sur l’enfance – est fragmenté par différents personnages, représentatifs du monde des adultes: la démission totale du père, l’aigreur de la grand-mère, l’absence inquiétante de la mère dont la folie travaille au corps et à la raison, la tristesse du frère plaie d’amour frustrée et mortelle.

Dans ce déchirement de passions plus ou moins souterraines (les personnages ne cachent pas leur haine réciproque qui peut exploser lors d'un repas), le cinéaste ausculte un enfer familial où les non-dits deviennent assassins au sens propre. Pendant tout le film, les sourires seront absents, les mystères bien cachés, les blessures bien ouvertes. Et quand ça ne suffit pas, le réalisateur appuie de nouveau sur les plaies pour qu’elles saignent et se donnent au regard du spectateur, témoin des horreurs et autres crises d’hystérie, souvent hors champ, pour renforcer leur impact violent et justifier le dérèglement intérieur de personnages, prisonniers d’une ferme qu’ils peinent à vendre. Un peu comme les fantômes d’une
ghost story sont prisonniers d’une maison. Le ton obséquieux n’est réservé qu’aux acheteurs, la politesse hypocrite qu’aux bourgeois. Les moments de tendresse sont rares, seulement lors de pauses de lecture entre deux frères ou le rapport complice avec une bonne qui, au centre des tourmentes, tente de garder la tête froide.
Mais la tonalité de ce film très fort, qui privilégie les plans fixes aux mouvements de caméra alambiqués, est celle de la fable fantastique vénéneuse. Amorale, bien sûr. Où les animaux qui encerclent la maison ont une importance cruciale. Où la mort rôde de manière persistante comme des mouches. Où les lignes de fuite ne sont que des culs-de-sac meurtriers. Quelque chose de terrible va s’abattre; on le sait, on le sent, mais rien ne nous est ouvertement annoncé pour qu’on soit sur le qui-vive. Des indices sont donnés au gré de conversations anodines comme celle entre les deux frères lorsque le plus âgé, écrivain qui n’a pas les moyens d’exprimer sa sensibilité d’homo honteux, annonce au plus jeune qu’une météorite va prochainement s’écraser sur Terre. Il se pourrait pourtant que les événements les plus improbables deviennent des fantasmes malsains.

Débarrassé de scories spectaculaires, le fantastique se profile tranquillement dans la douloureuse réalité et s’apprête à faire son irruption brutale. Sensiblement inspiré par le cinéma fantastique nippon (couloirs plongés dans l’obscurité, mère folle et imprévisible qui écarquille les yeux lorsqu’elle aperçoit sa progéniture détestée), Laurent Achard dynamite honteusement les codes du psychodrame franco-français. Régulièrement, il ôte le secret de quelques ellipses pour éviter de tomber dans un exercice trop littéraire, sans toutefois sacrifier l’atmosphère rigoureusement opaque. Du coup, en dépit de quelques surmoi qui hantent le récit telles des ombres tutélaires, ce long métrage d’un cinéaste qui a déjà creusé le sillon de la veine post-Pialat (
Plus qu’hier, moins que demain, son premier long), a l’impolitesse de ne pas chercher à caresser dans le sens du poil, court-circuite l’image débonnaire d’une Annie Cordy métamorphosée (son personnage devient ainsi percutant grâce à ce contre-emploi), montre sans fards ce que la morale réprouve et creuse profond dans les meurtrissures intimes de ses personnages avec un mélange de compassion amère et d’ambiguïté morale qui stimule nerveusement les mirettes et l’intellect.

Certains risquent de lui reprocher sa violence psychologique, son caractère inconfortable, son suspens malsain. Que le réalisateur n’écoute pas les ayatollahs de la critique: il possède des qualités d’épure et un trait mordant, méchant, jamais consensuel qui manque cruellement aux oeuvres d’aujourd’hui. C’est sans doute le plus grand des paradoxes : en auscultant la laideur des rapports humains ; en disséquant la pourriture sans jamais tomber dans de lourds travers misanthropes ; en zoomant sur des actes manqués déchirants (la relation entre le petit garçon, discrètement amoureux, et la fille ado, sensiblement plus attirée par les mecs virils un peu plus âgés) ; en traitant sans ostentation des conséquences de nos actes, il a réalisé un petit film étonnamment beau qui ne manque pas de grandeur. Belle découverte.