Par - publié le 03 octobre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h38 - 1 commentaire(s)
Jens Lien adore les films qui posent des questions sans divulguer de réponses. Son très déroutant Norway of Life se présente comme un film-labyrinthe plongé dans les limbes. Une expérience irrationnelle où une ville fantôme sert de matrice uniforme à un individu déconnecté. Une représentation réjouissante, drôle et terrifiante d’un enfer par un émule de Roy Andersson très prometteur.


EN DIRECT DES LIMBES
Andreas (mais s’appelle-t-il Andreas?) se réveille dans un bus et débarque dans une ville étrange et où il est chaleureusement accueilli par un homme bizarre. Ce qu’il comprend très vite, c’est que tout lui a été préparé: logement, vêtements, emploi et femme. Sans chercher à s’enfuir, Andreas se rend compte que tous les habitants de la ville ne ressentent aucune émotion et passent leur temps à bavasser sur des éléments pragmatiques (décoration de l’appartement, ce genre). Question: comment faire passer un étonnant pamphlet social sur les nouvelles sociétés d’une rigidité cannibale à travers un humour absurde et une horreur sourde? Tel est le pari de ce petit film norvégien qui plonge dans le cerveau peut-être mort d’un Candide Kafkaïen aux yeux exorbités et se moque des sociétés occidentales qui vantent un bonheur artificiel et érigent en modèle de réussite le confort matériel. Processus peu novateur, certes, mais rarement traduit de manière aussi subtilement inquiétante et discrètement effrayante… Le cinéaste confirme: "J’adore Kafka. J’ai lu Le Procès très jeune et je ne connaissais rien de l’auteur. Je me souviens avoir été frappé par la capacité du personnage à se remettre en question sur le monde qui bouge autour de lui. Au lieu d’agresser les autres pour s’en sortir, il se contente de savoir ce qui ne va pas chez lui d’abord. Ce genre de raisonnements apporte une étrange énergie à l’ensemble. Personnellement, j’ai beaucoup aimé mettre en scène un personnage pareil parce que ça vous stimule et vous empêche de tomber dans la facilité. Le but à travers lui était de refuser les réponses évidentes et de complexifier toujours, tout le temps, avec un rythme lent qui puisse absorber le spectateur". Par son subtil mélange des genres, Norway of Life emprunte à la fois à la comédie existentialiste absurde, à la cocasserie grinçante et potache, au drame conjugal, au vaudeville échevelé, au brûlot politique, à la satire antibourgeoise et au film d’horreur ouatée avec deux scènes purement graphiques qui provoquent une rupture de ton dans une narration jusque là placide. Dans la composition des plans, on pense à Sergio Leone: "La scène d’ouverture est un clin d’œil immédiat à l’univers de Sergio Leone comme à Paris, Texas de Wim Wenders. Le western est le meilleur genre qui soit pour décrire un étranger qui ne sait pas d’où il vient et qui débarque dans une ville inconnu. Le spectateur peut s’identifier à lui : j’aime l’idée de tout redémarrer à zéro et découvrir le monde sous de nouvelles perspectives."


HERITAGE DE ROY ANDERSSON
Sans atteindre l’élégance et la profondeur d’un Roy Andersson (Chansons du deuxième étage), ce film vertigineux sur la banalisation de l’horreur demeure suffisamment elliptique pour dérouter tout amateur de voyages lymphatiques: "Si Kafka est ma référence la plus évidente en littérature, au cinéma, c’est Roy Andersson. Je l’ai tout d’abord découvert par ses courts-métrages dont Quelque chose est arrivé qui m’avait glacé le sang. Sa thématique m’inspire mais également sa façon de composer des plans et d’organiser ses cadres. Par la suite, j’ai vu Chansons du deuxième étage que je trouve très bon mais je préfère la puissance dégagée par ses courts. Autrement, j’aime sa radicalité, son sens de l’humour tordu, son sens du détail aussi ainsi que sa détermination à électriser le spectateur par tous les moyens. Ces films ressemblent à des blocs qu’on se prend au visage. Il y en a qui les acceptent, d’autres pas. Autrement, en terme d’influence, je ne peux pas ne pas vous citer David Lynch, Luis Buñuel. Tous ces cinéastes qui ont une prédilection pour les personnages qui ne répondent pas à des normes. Ce que j’aime par-dessus tout chez Buñuel, c’est cette capacité à faire un film profondément surréaliste qui soit inscrit dans un contexte réaliste."



Au centre du récit, un individu à la ramasse va provoquer un microséisme dans un monde sophistiqué pour faire tout ce qui est interdit: renoncer au modèle de ce kit de vie pépère avec boulot, maison cossue et femme pour goûter à l’authentique et chercher la clé de la libération. Le bonheur rose bonbon organisé se mue en enfer méandreux où s’exprime la décadence sous une forme de quête de plaisirs ancestraux (la longue scène où le protagoniste creuse un trou en forme d’utérus et respire l’odeur d’un temps révolu, gorgée d’une renaissance où le désir ne se contente pas de désirer – scène qui justifie le titre du film) et le retour des sensations fortes (le suicide sous un train dont le personnage ressort quasi-indemne, comme si le film lui-même se moquait de lui). Mais Norway of Life n’obéit pas aux schémas prédéfinis – et c’est en cela qu’il séduit: il donne tous les indices et autres issues de secours au début avant de laisser le spectateur patauger dans la semoule comme le personnage principal: seul, coincé dans un cul-de-sac, sans boussole dans un monde déboussolé. Organisé dans un temps suspendu (impossible de le délimiter de manière concrète), le film, errant quelque part entre Antonioni, Wenders et Gilliam, fait peur, précisément par son absence d’humanité (le corps empalé d’un homme dans la rue n’atteint personne) et parce qu’il échappe à toute logique satirique en oubliant impoliment de répondre aux questions du pourquoi et du comment. A la manière des personnages qui semblent conditionnés pour ne jamais dire non.


SI CE CAUCHEMAR VOUS DEPASSE, FEIGNEZ D'EN ETRE L'ORGANISATEUR
Parmi les oeuvres maudites dont Jens Lien n'a pas réussi à percer le mystère, le cinéaste cite volontiers Eraserhead, de David Lynch: "J’apprécie l’idée qu’on puisse faire un parallèle entre Eraserhead et Norway of Life. Je ne me considère pas comme le nouveau Lynch mais j’avoue que l’idée d’un homme tout seul qui se pose des questions sur lui-même et son rapport aux autres a certainement constitué chez moi une envie de décortiquer le monde sous un angle inédit. De manière générale, j’adore au cinéma qu’on ne me donne pas toutes les clés. Je n’aime pas par exemple qu’on maintienne un suspense pendant toute une première partie et qu’ensuite, on nous explique tout pour coller à des règles dramaturgiques. Ça peut sembler cliché mais j’aime qu’on n’explique pas un rêve ou un cauchemar. Ma source d’inspiration d’ailleurs n’est pas tant mes propres cauchemars mais ce sentiment d’angoisse qui me parcourt et qui titille ma paranoïa. Ça m’a beaucoup stimulé aussi lorsque je réalisais mes premiers courts-métrages. Mon précédent long-métrage, Jonny Vang (NDR. Inédit en France), était totalement différent parce qu’il s’agissait avant tout d’une comédie." Dans Norway of Life, la menace est présente mais demeure impossible à cibler. Si le protagoniste, en quête d’une réponse qui ne viendra pas, cherche à se libérer, le film, lui, avec ses cadres horizontaux magnifiques, ses plans-séquences hypnotisant, ses personnages louches et son atmosphère empoisonnante, reste englué dans son pessimisme et contaminé voire lobotomisé par la torpeur ambiante. Il n’y a plus rien à attendre de lui parce qu’il ne répond plus. Mais pourquoi tant de pessimisme? "Norway of Life est un film viscéralement pessimiste. Ce qui peut déranger le spectateur, c’est que je n’ai aucune solution à proposer. Les réponses à tout se trouvent dans un film américain, pas chez moi. Personnellement, je ne me considère pas comme quelqu’un de foncièrement pessimiste. J’ai conçu le film de manière essentiellement artistique. Quand je l’ai réalisé, je partageais cette vision du monde. La vérité, c’est que j’ai isolé les choses les plus déprimantes de l’existence pour les rassembler et créer quelque chose d’alarmant. Mais ce sont surtout des sensations que l’on ressent à certaines périodes de la vie. En cela, je considère Norway of Life comme très adolescent dans sa conception du monde étant donné sa radicalité et son côté no future. En même temps, quand on voit ce qui se passe autour de nous, on a vraiment l’impression qu’on devient tous lobotomisés, sinistres et indifférents. Par moment, je ne sais pas vers quoi on se dirige mais on s’y dirige." Au second degré, au-delà du ton sarcastique et nonsensique, il en émane un fascinant combat entre le film et le personnage prisonnier – dans un second temps, entre le film et spectateur. Quelque chose comme le pendant lymphatique des Fils de l’homme. Quelque chose de puissant.


RETOUR SUR DEUX SCENES CULTES (AVEC LE REALISATEUR)
Le héros qui creuse un mystérieux trou
"La scène où il creuse dans le trou n’était pas initialement prévue. Pour moi, il était important de souligner qu’il existait peut-être deux mondes parallèles qui coexistaient sans le savoir. Cela traduit surtout un manque. Il a beau avoir des vêtements, une femme, une vie conditionnée, il lui manque quelque chose. Mais il y a aussi une dimension symbolique que les gens voient ou ne voient pas. Le trou ressemble à un utérus géant où une renaissance, symbolisée par l’entrée dans un nouveau monde, paraît possible. D’autant que lorsqu’il débarque dans ce qui est caché derrière ce mur, on a l’impression de quelque chose de très enfantin avec une présence maternelle."

Le héros qui se jette sous un train pour se sentir vivant.
"Le but affiché de cette scène consiste à explorer la violence d’un choc de manière éminemment sonore. Sur le fond, je voulais filmer un état de détresse qui pousse au suicide, tout en privilégiant une dimension absurde. Je voulais que cette scène soit extrême, longue, douloureuse afin de créer un contraste avec le reste du film. Techniquement, elle était périlleuse à tourner. Je voulais à tout prix qu’elle reste comme une scène clé, marquante, dont on se souvienne longtemps après. On nous avait donné l’autorisation de tourner dans une gare. On leur avait expliqué qu’on réalisait un plan où un homme cherchait à se suicider et ils nous ont donné libre accès. Quand nous nous sommes rendus sur les lieux pour tourner cette scène, ils ont commencé à avoir peur. Du coup, on a truqué avec des effets purement techniques mais on n’a pas eu recours à l’informatique."
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