Le cinéma américain, toujours fécond dans ses marges audacieuses, n’en finit pas d’étonner d’année en année avec ses fictions aussi justes qu’incisives. Tourné en 16mm avec un budget de 30 000 dollars (soit trois fois rien), le fragile et si beau
Old Joy marque le second passage derrière la caméra de Kelly Reichardt. Cette cinéaste au tempérament trempé confronte deux hommes à leur amitié révolue dans une nature silencieuse, témoin secret d’une chute lente et sourde. Il ne se passe pas grand-chose pendant toute la durée du film et pourtant, il ne faut pas croire qu’il s’agisse d’une nouvelle démonstration de savoir-faire dans la transcendance du néant. Dans les non-dits, les regards, les gestes, des sentiments infinitésimaux, que l’on a tous éprouvés une fois, circulent sans crier gare. Quelques pistes mettaient immédiatement en confiance sur le cas de Kelly Reichardt : elle a collaboré avec Todd Haynes sur le triptyque
Poison et officié en tant que costumière et actrice pour Hal Hartley sur
L'incroyable vérité. Depuis, elle a réalisé un beau
Wendy and Lucy, présenté hors compétition au dernier festival de Cannes. En attendant, succombez à
Old Joy. Pour peu que vous aimiez les road-movie désespérés, la mélancolie indescriptible des moments de solitude et, surtout, entendre ces mots sur lesquels on achoppe, il va vous confronter à l’état de grâce. Le vrai. Haute intensité lors de sa vision en salles. Puissance de portée intacte lors de la revoyure en zone 2.
Ne pas s’attendre à un uppercut pyrotechnique:
Old Joy est un film minuscule sur des thèmes majuscules qui joue en permanence d’une modestie et d’une sensibilité qui, à partir d’un matériau a priori banal, se transcendent en une sorte de superpouvoir originel de mise en scène. Et non,
Old Joy n’a rien à voir avec le terrassant
Old Boy, de Park Chan-Wook qui carburait, lui, à deux cents à l’heure pour dynamiter une tragédie Shakespearienne ketchup. Hors sujet. Pour ceux qui ne le sauraient pas, ce trésor est sorti dans les salles françaises l’an passé dans un anonymat estival du genre honteux. Sans votre curiosité, ce film, pudique et sensible, risque d’être condamné à l’oubli. Or, ce serait se priver de l’un des meilleurs films indépendants US de ces dernières années qui tient à la fois du point de non retour, du voyage chtonien à destination inconnue entre ce que l’on a été et ce que l’on aimerait être (ou ce que l’on restera), de la quête affective entre peur de l’autre et nécessité de se rapprocher de l’humain pour ne pas crever seul, comme un chien. Enracinement dans le réel, sensibilité de chaque instant, pertinence du style et de la direction d’acteurs, le film porte l’empreinte d’un auteur au talent singulier.


Dans le scénario, trois fois rien. Kelly Reichardt perd juste deux potes de longue date dans une forêt de l'Oregon : Mark, la trentaine (Daniel London), dont la copine est enceinte, qui emprunte la voie du conformisme douillet et Kurt, hippie cool, marginal dans l’âme et ado dans sa tête, partent ensemble en virée forestière pour camper au clair de lune, rechercher des sources chaudes pour se baigner et se perdre une dernière fois avant de peut-être ne plus jamais se revoir. Ils croient se connaître sur le bout des doigts, ils ont changé. C’est beau et triste comme du Jarmusch. Nourrie d’éléments minimalistes (l’eau, la forêt, le feu), cette chronique au temps suspendu emmène dans le cœur de deux hommes échappés du
Sideways d’Alexander Payne : l’un, idéaliste, refuse les contingences de l’âge adulte ; le second, s’est fondu dans une masse uniforme et mène une vie tranquille avec sa femme et son chien. D'un bout à l'autre, les discussions tournent autour de choses anodines avant de faire émaner un malaise bizarre, un torrent de larmes incontrôlable, un sentiment de nostalgie de vieux con qui fait réaliser à quel point le temps détruit. Un sens de la suspension guidant ces deux personnages en un cheminement musical et gracieux qui ne se départit jamais de sa puissance d’évocation réaliste. Une scène de bain chaud dans une baignoire taillée dans un tronc constitue un sommet de poésie relaxante où les deux personnages hument le parfum du désir et semblent avoir atteint un nirvana inaccessible. Dans ce moment de flottement, un souvenir lointain s’apprête à sortir. Il n’en sera rien.
Conformément au genre, l’errance est censée symboliser la recherche des réponses que les personnages pensent toujours trouver plus loin devant eux, parce qu’ils n’ont plus rien à attendre de ce qu’ils laissent derrière. Dans
Old Joy, il y a la peur de se perdre l’un l’autre, des silences, des impressions et surtout du spleen qui pèse sur le récit comme une épée de Damoclès. Cette réalisatrice a capté un truc inqualifiable sur l’amitié masculine qu’un homme n’aurait peut-être jamais pu filmer faute de distance nécessaire. Habitée par une nécessité farouche, elle colle à ses personnages de façon charnelle. Chez Reichardt, les images zen et les pensées obscures se partagent entre gravité et légèreté, surface et profondeur, mélancolie et désir. Il est question de sonder une image, d’en mesurer la durée de vie. Dans ses creux les plus équivoques, le film, exaltant comme un morceau de Will Oldham, en dit long sur l’état des choses cher à Wenders en lorgnant vers le cinéma seventies désabusé d’un Monte Hellman (
Macadam à deux voies, quintessence du road-movie existentialiste). La bande-son signée Yo La Tengo reflète les émotions fluctuantes des deux hommes qui doivent courir, comme autant de frissons, le long de l’échine des spectateurs.
Oeuvre obsédée par le temps qui passe, où les fantômes des amis que l’on perd de vue (au propre comme au figuré) envahissent la texture,
Old Joy s’intéresse autant à ce que l’on peut ressentir les dimanches après-midi pluvieux qu’au sentiment inexorable de perte. Il ramène sur le tapis un bon vieux débat: comment filmer l’ennui sans paraître ennuyeux? Et ennuyeux,
Old Joy ne l’est jamais. De la même façon qu’il ne tombe jamais dans la case arty si mal fréquentée et si redoutée où des auteurs rétribuent la patience de leur public par des effets d'art.
Old Joy touche toujours à l’évidence, par le simple magnétisme indolent des corps éprouvés qui l’habitent. Dans la profondeur de champ, des données en pointillé via une émission de radio servent de contrepoints collectifs. Ils font comprendre que les américains - et plus précisément les trentenaires - sont amers, dévastés par la politique de leur pays. Surtout, ils peinent à faire corps avec leurs idéaux et autres utopies étudiantes. D'où un malaise générationnel.
On a le droit de passer à côté pour peu qu’on ne savoure pas la durée d'un plan qui dure ou qu'on ne trouve aucun sens intime à ces errements faussement incertains. En revanche, cette douce élégie panthéiste et bruissante où en surface rien ne se passe, où tout n’est que tremblement intérieur, touchera au plus profond ceux qui se sentent concernés par la rouille des âmes, la confusion des sentiments, le pouvoir des silences. Gus Van Sant et Tsai Ming-Liang auraient pu réaliser
Old Joy, mais il fallait une femme (une vraie) pour observer la lente agonie de ces deux hommes qui ne sont plus que les fantômes d’eux-mêmes. Le regard fasciné et fascinant de Kelly Reichardt sur les hommes, comme ceux de Kathryn Bigelow et Antonia Bird (dans des registres différents), illumine ce petit film construit comme un mystère essentiel. Les images au même titre que l’émotion déchirante qu’elles procurent poursuivent longtemps. Désormais, vous savez ce qu'il vous reste à faire pour le défendre. Todd Haynes (également producteur) y croit dur comme fer. Nous aussi.