Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 22 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 22 octobre 2009 à 10h55 - 1 commentaire(s)
Alors que pléthore de films abordent par divers biais l’insupportable de nos existences, il en est un qui plus fort que le documentaire, creuse son propos à l’aune d’une vérité plus impactante et plus touchante. Ce cinéma, c’est celui des frères Dardenne, ces cinéastes belges qui n’ont rien concédé à l’esprit du temps et qui préfèrent l’affronter plutôt que d’y mollement succomber. Ainsi, qu’on les aime ou pas, il est une évidence en tout cas sur laquelle on ne reviendra pas, leur cinéma a le mérite de sa chair et fait du désespoir humain, le plus sec et le plus émouvant des miroirs.



Cinéma-vérité et truchement du réel

A l’instar de certaines tentations récentes, l’œuvre des frères Dardenne documente donc son époque et révèle au travers des destinées singulières de ses personnages, les tourments des existences ordinaires, celles que les circonstances broient trop souvent. Ainsi, de Rosetta à leur dernier film, Le Silence de Lorna, il n’est pas une fois où ils ne se soient pas risqués à la polémique d’un sujet souvent abrupt dont le traitement nécessite à la fois autant de minutie, de rigueur que de rugosité. En effet, centré sur les trajectoires de ses quidams, eux qui sont presque toujours confrontés à des réalités qu’ils dépasseront, le cinéma de notre duo développe la litanie ordinaire d’une humanité perpétuellement en crise. Avec une qualité supplémentaire, une volonté affirmée, celle de la saisir à plein pour la restituer ensuite sans aucun mépris.



Social autant qu’humanitaire, leur art sans y être voué, montre dès lors et dénonce allégrement et tout aussi frontalement, tient à disposer les pièces d’un certain inconfort. Et pourtant, pour se faire, il se nourrit toujours d’une esthétique inattendue, celle du dénuement et de l’espoir qui naît des esprits les plus inconscients. En cela, Le Silence de Lorna est un modèle de ce que ces frères aiment à nous concocter. Narrant avec efficacité et sincérité le cheminement de Lorna aux bordures de l’illégalité, leur métrage s’emplit pourtant dans l’écriture de ses personnages et de ses situations d’une intense compassion, d’une véritable compréhension. Dès lors, loin d’être dans le pathos vaguement consensuel d’un cinéma à l’américaine ou la vastitude d’une conscience rebelle, nos deux comparses œuvrent sans cesse avec subtilité et mesure.


L’art d’être à l’écart

Humanistes comme d’autres sont de simples esthètes, les Dardenne ont ainsi opté pour un vérisme radical, une distance et une approche des gens, des sujets et des choses qui leur appartiennent. Abordant le problème des papiers et de ce que cela induit comme mauvais comportement dans l’Union européenne, nos cinéastes ont ainsi construit leur film autour d’un splendide portrait de femme et du creuset de sa merveilleuse incarnation, sans toutefois oublier de dire l’horreur du monde dans lequel elle vit. De fait, entre La Vie des anges d’Eric Zonca et It's a free world de Ken Loach, Le Silence de Lorna dessine à l’écran un dialogue poignant entre son personnage principal et l’arrière-plan d’une réalité insaisissable, impossible à filmer. Celle de consciences et de vérités qui ne se réduisent plus.



Par conséquent, autrement que Welcome de Philippe Lioret et plus envoûtant que l’artificiel réalisme d’In This world, les deux frères savent créer et manier une dialectique qu’emploie autrement Bruno Dumont (Flandres). Sensibles au microcosme des plus démunis et à la gangue qui les réunit, tous les deux semblent en effet décidés pour les montrer et les raconter, à en montrer la salutaire beauté. Et sans jamais la renier, la rogner ou minimiser la profonde intensité de ces vies, notamment dans leurs capacités à tout supporter au nom d’une envie, d’un rêve, d’un simple espoir.



In fine, inachevé et comme ouvert sur une relecture de l’homme et de ses limites, leur cinéma reconstruit donc, suit et instruit ses petites gens comme des thèmes dont la densité dramatique n’aurait d’égale que la somme de leurs chairs, de leurs douleurs et de leur sang. Mais, une fois installés à l’écran, tous sont traités avec cette distance qui caractérise à dessein leur bel ouvrage, entre qualité plastique et singularité vériste : celui d’un seul point de vue, nourri et concret, celui d’un regard qui fait la différence entre la grandeur de la dignité et le sordide regard des voyeurs.
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