Après s'être imposé comme leader européen sur le marché de la japanimation, l'éditeur belge Dybex se lance à présent dans la sortie de films
live avec l'arrivée en DVD de
Cutie Honey, long métrage adapté d'un manga de Gô Nagai et signé Hideaki Anno. Adulé par les uns, fustigé par les autres,
Cutie Honey a eu le temps de se tailler une petite réputation d'ovni cinématographique et surtout de monument du kitsch. A condition d'être ouvert à un style d'humour parodique, ultra visuel et souvent proche de l'absurde,
Cutie Honey ravira les nostalgiques de l'ambiance décomplexée des années 70-80 et les amateurs de délires frappadingues à grand renfort de rayons lasers. Et si l'objet s'adresse clairement aux aficionados de V-cinema, il n'est pas non plus interdit de reconnaître quelques qualités formelles à cette aventure rocambolesque et somme toute plutôt rafraîchissante.

Pour assurer beauté et jeunesse éternelle à son chef Sister Jill, le clan Panther Claw kidnappe des jeunes filles par centaines afin de voler leur énergie. Un jour, alors que la police se montre visiblement incompétente dans la prise d'otages qui l'oppose à Gold Claw, l'une des Griffes de Sister Jill, une jeune fille du nom de Honey fait son entrée en scène et parvient à faire fuir les méchants. En réalité, Honey est une androïde transformiste dotée du I-system, une technologie créée par son père. Un an auparavant, Honey avait en effet trouvé la mort dans un accident, mais son père l'avait ressuscitée en lui implantant sa nouvelle invention. Depuis, elle possède des pouvoirs exceptionnels.Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le nom du mangaka Gô Nagai, on lui doit notamment une œuvre dont l'adaptation en dessin animé a marqué toute une génération de Français. Il s'agit bien entendu de
Goldorak, ou
Grendizer en Japonais, troisième volet après
Great Mazinger et
Mazinger Z d'une trilogie dédiée aux super robots. Star au pays du Soleil Levant, Gô Nagai ne doit pas uniquement sa célébrité à son goût immodéré pour les androïdes dotés de superpouvoirs mais aussi à quelques œuvres plus sombres et plus matures, telles que
Devilman, récemment porté à l'écran par Hiroyuki Nasu, et surtout
Violence Jack, réputé pour ses déchaînements de sadisme pervers. Créé en 1973 et publié chez Akita Shoten, le manga
Cutie Honey a déjà fait l'objet de nombreuses adaptations, d'abord sous forme de série télévisée dans les années 70 – souvenez-vous de
Cherry Miel –, puis sous forme d'OAV et de long métrage dans les années 90. Réalisé en 2004, le film
live se voit confié à un grand nom de l'animation japonaise qui n'est autre que Hideaki Anno, réalisateur sur des séries telles que
Nadia le Secret de l'Eau Bleue,
Evangelion et
Entre Elle et Lui, mais aussi créateur avec Hiroyuki Yamaga des studios Gainax. En fouillant dans la filmographie de Hideaki Anno, on trouve d'autres longs métrages
live plus underground, à commencer par l'expérimental
Love & Pop qui, de par son sujet dérangeant (la pédophilie et la prostitution vues à travers les yeux d'adolescentes) et ses partis pris artistiques radicaux, se situe aux antipodes d'un film délibérément naïf et barré comme
Cutie Honey. Le moins que l'on puisse dire est que l'on a affaire à un artiste qui, à l'instar de Gô Nagai, sait se montrer imprévisible et varier les plaisirs.
On parle volontiers de "
manga live" pour désigner à peu près n'importe quel film adapté d'un manga ou d'un dessin animé japonais. Mais à la vision de
Cutie Honey, le terme prend enfin tout son sens. Quand la plupart de ses confrères auraient tenté de trouver un compromis entre les éléments empruntés à l'univers de la japanimation et un langage cinématographique compréhensible par le plus grand nombre, Hideaki Anno ne fait strictement aucune concession. Les affiches et la jaquette rose vif n'étaient donc pas mensongères :
Cutie Honey mise à fond sur la carte du kitsch dans un esprit totalement cartoonesque, et peu importe si les non-initiés décrochent au bout de quelques minutes. Il suffit de voir le premier quart d'heure anthologique du métrage pour s'en convaincre. Une bande de policiers peu dégourdis dirigés par une chef autoritaire du nom de Natsuko Aki (Mikako Ichikawa) se retrouvent en effet désarmés face à la prise d'otages d'un scientifique par Gold Claw, un excentrique en costume doré tout droit sorti d'une parodie de
San-Ku-Kai et secondé par une bande d'hommes masqués effectuant des chorégraphies savantes pour intimider l'adversaire. Des méchants que notre superhéroïne Honey (Eriko Sato), qui ne tarde pas à débarquer sur sa moto en tenue de combat aussi sexy que flashy, va bien entendu mettre au tapis en un rien de temps. Lorsqu'elle n'utilise pas ses dons de transformiste pour flouer l'ennemi, Honey enchaîne avec le sourire les sauts périlleux, bloque les balles par milliers avec son épée, distribue les coup de pieds à tout va sur des bonshommes qui voltigent dans tous les sens, balayés comme des fétus de paille. Le ton décalé est donné et si l'on n'est point rebuté par cette première scène d'action, le reste passe sans difficulté.
Dans la lignée d'un
Zebraman (Takashi Miike), en plus barjo,
Cutie Honey fait renaître tout un pan aujourd'hui passé de mode de la culture pop japonaise et séduit par son jusqu'auboutisme. On pense aux incontournables du
tokusatsu et du
sentaï tels que
San-Ku-Kai ou
Bioman pour la galerie de méchants grandguignolesques et les maquettes parfois très visibles servant d'éléments de décor, mais aussi au dessin animé
Gigi pour les transformations et les multiples looks de l'héroïne. Aux costumes et maquillages outrageusement kitsch et à l'esthétique chatoyante viennent s'ajouter un méli-mélo d'effets spéciaux bricolés en tous genres qui remplissent pleinement leur fonction de pallier le manque évident de moyens. Entre les flash rose fluo et l'intégration d'acteurs dans des décors dessinés, aucun risque d'être bombardés d'images digitales dans
Cutie Honey qui ne peut guère prétendre au déluge d'explosions et de cascades à dormir debout que l'on trouvera dans un
Charlie's Angels Full Throttle et ne compte que sur la créativité visuelle de Hideaki Anno et de ses collaborateurs – parmi lesquels on compte Katsuhito Ishii (
The Taste of Tea,
Party 7) pour les passages en dessin animé. Soyons clair, le résultat s'avère plus ou moins réussi selon les cas et le mauvais goût n'est souvent pas bien loin. Mais qu'importe. Le côté cheap du design visuel participe pleinement au charme de ce film délirant qui bénéficie d'une mise en scène aussi efficace que décomplexée. Car le concept ne fonctionnerait pas aussi bien si le réalisateur n'avait pas su doter son métrage d'un style unique en son genre, utilisant bien souvent une bande son étonnamment soignée comme élément de narration à part entière. Au point que l'on n'est guère surpris de voir un méchant se présenter au moyen d'un numéro de comédie musicale un peu jazzy (Black Claw, qui ne se bat pas sans être accompagné de ses violonistes), ou encore de retrouver la star de J-pop Kumi Kôda dans le clan de Sister Jill !
Là où le film de Hideaki Anno va encore plus loin que le
Zebraman de Takashi Miike, c'est dans la direction des acteurs, contraints de s'adapter en permanence aux attitudes et expressions très codifiées que l'on retrouve dans la Japanimation. Eriko Sato est bien entendu la première à jouer le jeu, minaudant comme il se doit dans le rôle de cette héroïne aussi enfantine que sexy qu'elle parvient rapidement à rendre très attachante, notamment lorsqu'elle est confrontée au "monde normal". Comme dans un
Otakus In Love, le regard porté sur l'esprit d'entreprise à la japonaise n'est pas tendre – étrange coïncidence, le chef de Honey est incarné par Matsuo Suzuki, réalisateur de
Otakus In Love (à signaler aussi une caméo de Ryuhei Matsuda dans le film). Ses deux partenaires ne sont pas en reste, entre une Mikako Ichikawa en inspectrice boudeuse qui ne décroise décidément jamais les bras, et un Jun Murakami hilarant dans le rôle d'un soi-disant journaliste qui prend des postures cartoonesques après chacune de ses répliques. Le plus surprenant est qu'en dépit de l'extrême naïveté du scénario, on se surprend à suivre avec amusement mais non sans intérêt intérêt la quête d'amour de Cutie Honey et son histoire d'amitié avec la policière. Sans déployer des trésors de profondeur,
Cutie Honey parvient tout de même à raconter quelque chose ce qui constitue presque un exploit compte tenu de la nature du film, et à charmer par la simplicité de son propos. Une jolie surprise.
Pour cette première sortie
live, Dybex propose un transfert soigné doté d'une définition satisfaisante et d'une palette colorimétrique chatoyante, et offre rien moins que quatre pistes son, deux japonaises et deux françaises. Le DVD s'accompagne d'un making of d'une vingtaine de minutes environ, et d'un petit livret qui se compose de quelques informations sur l'équipe du film et d'interviews écrites. Retrouvez le test complet très prochainement.
Sortie le 12 juillet 2007Elodie Leroy
En pages suivantes, quelques visuels du DVD…