Par Julien Dupuy - publié le 22 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 22 octobre 2009 à 11h19 - 0 commentaire(s)
Alors que le kaiju eiga est au point mort, le cinéma live de fantasy japonais semble s’être tourné ces dernières années vers des valeurs sûres en ravivant les franchises les plus populaires de l’imaginaire nippon. Les mangas des années 60-70 tels que Gegege No Kitaro, Tetsujin 28, Cutie Honey ou encore Devilman ont été adaptées avec des résultats plus ou moins heureux. À cela viennent s’ajouter les remakes en série de vieilles gloires des années 1960, notamment avec The Great Yokai War de Takeshi Miike (remake de Yôkai Daisensô, un nationaliste mais fort savoureux conte bourré de monstres folkloriques), et les passionnants Kamen Rider The First et Kamen Rider The Next (adaptation réaliste, dans la veine de Batman Begins, du célèbre manga de Shotaro Ishinomori). Enfin, il faut ajouter à tout cela une pléthore de rumeurs de remakes, dont le célèbre Daimajin de la Daei annoncé, mais sans cesse repoussé, depuis maintenant deux ans.



Le petit classique d’un grand maître
Dororo s’inscrit dans cette mouvance, puisque ce blockbuster est adapté de l’un des plus fameux mangas d’Osamu Tezuka, le créateur du Roi Léo, de L’Histoire des Trois Adolf ou encore de Blackjack. Souvent surnommé, à juste titre, le « Dieu des mangas » (« Manga no kamisama » en nippon dans le texte) Tezuka connaît logiquement un regain d’intérêt chez des producteurs en quête de succès assurés. La preuve : son personnage le plus célèbre, Astroboy, va connaître une adaptation en images de synthèse par le studio Imagi (TMNT les tortues ninja), et même son manga le plus controversé, l’hallucinant thriller sexuel MW, vient de donner naissance à un film live japonais. Publié à la fin des années 60 dans le Weekly Shounen Sunday, Dororo (disponible en France chez Delcourt) est rapidement devenue l’une des œuvres étendards du mangaka, et ce même si Tezuka ne conclue jamais le récit. Mais le dynamisme du découpage et les réjouissantes ruptures de ton (le manga passe avec virtuosité de la franche comédie au fantastique horrifique) compensent sans peine cette absence de dénouement. Situé dans le Japon médiéval des saumurais, ce récit picaresque narre les aventures de Hyakkimaru, fils d’un épouvantable seigneur de la guerre ayant dépouillé le corps du malheureux enfant (de ses membres à ses yeux) pour les offrir à 48 démons. Réduit à un être informe, Hyakkimaru est recueilli par un chirurgien qui lui greffe des prothèses (une section du manga magnifiquement retranscrite dans le film !). Hyakkimaru va dès lors sillonner le Japon, pour combattre les démons et ainsi récupérer une à une les parties de son corps vendues par son père indigne. Au cours de ses pérégrinations, Hyakkimaru se lie d’amitié avec Dororo, un jeune voleur qui est lui aussi un paria dans cette époque où l’obscurantisme règne en maître absolu. Épique, fun, émouvant mais aussi visuellement foisonnant, Dororo a tous les atouts pour aboutir à un divertissement cinématographique de haut vol. Et si le manga a déjà été décliné en série animée en 1969, puis en jeu vidéo PS2 il y a cinq ans, c’est bien la version live qui en reste la déclinaison la plus prestigieuse.




Le choix des armes
C’est finalement la Toho et le groupe TBS Network qui financent l’adaptation du film avec un budget de 12 millions d’euros environ. Une misère selon les standards américains, un budget commun pour l’Europe, mais un gros investissement pour le Japon. Si le film est donc conçu avec une sensible économie de moyens sur bien des aspects, il se nantit de quelques signes extérieurs de richesse aptes à aguicher les acheteurs étrangers. Ainsi, fait rare pour la production nippone, l’équipe part durant un mois et demi filmer une large partie des extérieurs en Nouvelle-Zélande, dans les alentours de la région montagneuse de Mathyen. Un choix on ne peut plus judicieux, qui confère au film un visuel qui le singularise d’office du commun des films japonais. Autre atout vendeur : la présence du chorégraphe de combats hongkongais Ching Siu-Tung semble totalement pertinente, le réalisateur d’Histoires de fantômes chinois étant passé maître dans l’art de la baston fantastique. Malheureusement, et même si les acteurs se sont soumis à un entraînement drastique, son travail est finalement peu prégnant dans le métrage final. La faute en incombe en partie au choix du réalisateur, Akihito Shiota s’étant plus illustré dans le film intimiste que par sa capacité à gérer les effets spéciaux ou à clairement découper l’action. On peut légitimement regretter cette exigence déplacée des producteurs actuels nippons qui préfèrent confier la mise en scène de ce type de production à des cinéastes purement cérébrales, au détriment de techniciens et d’artisans brillants et amoureux du genre, tels que Keita Amemiya, Shinji Higuchi ou encore Ryuta Tazaki.



Tomo l’audacieux
Mais la grande attraction de Dororo reste bien évidemment son fabuleux bestiaire horrifique. Si les effets spéciaux visuels ont été supervisés par Shuji Asano, déjà à l’œuvre sur les ambitieux trucages de Shinobi mais surtout un collaborateur régulier de Kyoshi Kurozawa (il a signé les élégants trucages numériques de Rétribution), l’arme secrète du film est manifestement Tomo Hyakutake. Connu des amateurs d’effets spéciaux pour avoir livré quelques-unes des plus belles créatures de l’ouvrage A Complete Guide to Special Effects Makeup: Conceptual Artwork by Japanese Makeup Artists (quelques exemplaires traînent dans les boutiques spécialisées en France : ruez-vous dessus !) Tomo (puisqu’il signe fréquemment ses œuvres ainsi) est loin d’être un novice du grand écran. C’est ainsi à lui que l’on doit l’affiche et certains costumes du film fantastique débridé Ashura, la reine des démons (une curiosité, disponible chez CTV en France) et le costume rétro futuriste du héros de Casshern. Mais surtout, Tomo Hyakutake a donné vie au bestiaire de The Great Yokai War de Miike, une tâche dantesque pour le besogneux maquilleur qui a sculpté lui-même la grande majorité des créatures du film. A l’instar des grands créateurs de monstres nippons, comme le cultissime Screaming Mad George, Tomo Hyakutake apporte une vision totalement renversante du design de créatures en s’inspirant du bestiaire mythologique japonais. Si ce renoncement au réalisme, qui demeure le critère de qualité absolu des designers occidentaux, risque de désarçonner quelques spectateurs obtus, aucun doute que Tezuka aurait été fier de découvrir la déclinaison fascinante de ses dessins par ce jeune homme à suivre de très près.



La suite, vite !
Sorti dans les salles nippones en janvier 2007, Dororo s’est maintenu plusieurs semaines d’affilée au top du box-office local. Le film est donc a priori un succès, et pourtant les suites promises par la Toho pour des sorties en salles en 2008 et en 2009 se font attendre. Espérons que la carrière internationale du film, et sa sortie en France, contribuera à raviver la saga Dororo.
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