Il n'a pas fallu attendre le très arty
Destricted pour arguer que la représentation de la sexualité au cinéma a toujours posé problème: comment filmer un rapport? Quelles sont les limites à ne pas franchir pour éviter que la sexualité devienne graveleuse? Les questions ne manquent pas et n’en finissent pas de turlupiner les réalisateurs de tous poils. Avec leur propre sensibilité, des cinéastes aussi différents que David Cronenberg, Jane Campion, John Waters ou Michael Winterbottom ont par le passé tenté de transgresser quelques tabous tenaces. Dans cette série de courts-métrages érotiques, sept réalisateurs venus d’horizons différents (Marina Abramovic, Matthew Barney, Marco Brambilla, Larry Clark, Sam Taylor Wood, Gaspar Noé et Richard Price) réagissent plus ou moins pertinemment sur le sujet. Comme toujours dans ce genre de programme, le résultat souffre d’inégalités. Au lieu d’avoir de l’excitation, on a plutôt la frustration et le malaise, le désir mort et l’intimité glaciale. Mais ce patchwork doit avant tout être vu comme une pause récréative où des cinéastes venus d'horizons différents deviennent les maîtres de la caméra sutra et ont la possibilité de filmer ce qu’ils veulent, sans contrainte ni cahier des charges pudibond. Tous (ou presque) posent la même question: qu'est-ce qui pourra sauver l'amour?

LOOKING FOR A GOOD TIME
La vraie qualité de
Destricted vient du fait que certains des réalisateurs choisis n’ont a priori rien à voir avec le milieu pornographique et n’ont jamais traité de la sexualité dans leurs fictions. En cela, ils peuvent apporter un regard neuf sur ce sujet vieux comme le mode. Parmi eux, Matthew Barney assure que
Destricted n’a rien d’un précipité pour pervers pépères: l’expérimentateur esthète formaliste capte l’éveil priapique d’un homme recouvert de matière végétale et donc de son sexe au repos puis en érection lorsqu’il se frotte à un camion de déforestation. Il en émane une fascination certaine mais la lenteur volontariste ne masque pas toujours le recyclage de figures stylistiques et les tentations poseuses du réalisateur des
Cremaster. Souvent beau mais trop
arty pour être totalement convaincant. Dans un autre sketch – très anodin, Marina Abramovic revisite un folklore balkanique en relatant la fusion fantasmée entre l’homme et la nature et jalonne son récit de rites ethniques totalement obsolètes où des femmes de tout âge remuent leurs seins frénétiquement et des militaires s’affichent au garde-à-vous, sexe en érection. Totalement inattendu dans la sélection, Marco Brambilla, le réalisateur de
Demolition Man, signe l’un des segments les plus courts et les plus passionnants en passant en revue quelques grands titres du cinéma porno par la force d’un montage staccato jazzy qui ferait presque passer Aronofsky pour Rohmer. Cette série de sketchs pourrait être résumée par le titre de celui de Gaspar Noé (
We Fuck alone). A chaque fois, un personnage est en proie à des pulsions sexuelles et ne sait comment y répondre. Autour de lui, il ne trouve que du vide et du désenchantement. Ça explique pourquoi la chair paraît si triste et le plaisir simple de faire l’amour, si absent.
Destricted parle plus de frustration, d’incapacité, de manque, et le film porno, ici érigé en objet d’art contemporain, rappelle sa fonction primale : un objet masturbatoire pour assouvir des désirs qui s’expriment dans le vide.
DESIR IRREVERSIBLE
Dans son segment déceptif, Gaspar Noé ressert le style
Irréversible en reprenant un style stroboscopique et organise un cauchemar fantasmé où un homme clope à la main s’amuse avec une poupée gonflable qu’il personnifie à travers une actrice porno sur un écran de télévision. Par des moyens virtuoses mais éprouvés, Noé cherche à retranscrire un état nauséeux, proche du malaise. Or, confondant expérimentation et redite, il oublie tout désir de transgression. Un peu à la manière de son clip
Protect me (from what I want) de Placebo où il reprenait l’imagerie saphique de l’orgie de son dieu Kubrick dans
Eyes Wide Shut et signait un pétard mouillé fainéant. Chez Richard Prince, c’est moins complexe : il ausculte une relation entre un docteur et une patiente digne des pornos des années 70, brouillée sur un écran de télévision pour qu’on ne profite pas des images, venant ainsi appuyer une réflexion simpliste sur le rapport que l’amateur entretient avec l’image télévisuelle qui crée une séparation entre l’action du sexe et la passivité du spectateur. Sam Taylor Wood, elle, montre un simili cow-boy échappé de son
Brokeback mountain qui, dans une posture presque suppliciée, se masturbe à genoux en pleine Vallée de la Mort. Par son insistance dans le plan qui dure et les rires gênés d’un homme qui perd sa virilité, Wood propose un objet de démystification où le mâle souffre et peine à jouir. Dans tous les cas, aucun des films ne répond à la question du désir féminin tant en vogue aujourd’hui, sans doute parce que la thématique du rapport à la pornographie touche essentiellement un public masculin.
Destricted montre notre rapport tronqué et fantasmagorique à l’image pornographique.
SIMPLY THE BEST
Le meilleur segment de cette sélection demeure celui de Larry Clark. Le plus long et le plus substantiel. Il recèle des degrés de lecture multiples que seuls les fans du réalisateur décèleront (il faut voir comment le réalisateur tourne en dérision sa fascination pour le corps des jeunes). C’est un documentaire et la démarche ressemble à celle d’une émission de télé réalité prête à piéger des proies arrogantes: Clark a fait passer une petite annonce sur le net où de jeunes mecs avaient la possibilité de se faire une star du porno. Le réalisateur de
Ken Park les reçoit chaleureusement. Les interviewe pour mieux ausculter leur personnalité de serial-niqueur.
L’entretien qu’il passe s’apparente à un casting bidon et montre qu’ils courent unanimement après un mythe du porno qui consiste à se taper un maximum de nanas faciles. Le discours qu’ils entretiennent sur les femmes est à la fois inconscient et alarmant, accentuant le décalage entre ce qui relève du fantasme pur et la réalité d’une sexualité ambiguë. Sans avoir l’air d’y toucher, Larry Clark appuie les vraies limites de la pornographie qui s’exprime jusque dans les paroles et le comportement, et offre ainsi la seule réflexion sur le sujet, à l’inverse des autres cinéastes qui n’ont fait jusqu’à présent que répondre à une problématique de manière purement visuelle. Parmi tous les prétendants sélectionnés par Clark, un seul d’entre eux est gardé. C’est alors que le cinéaste le met face à de vraies hardeuses et l’oblige à choisir celle qu’il veut baiser.

Le défilé de demoiselles peu farouches confine également au constat pathétique (on va de la nymphomane à la demoiselle violée). A tout point de vue, le fond est très inquiétant mais le ton, extrêmement light, permet au sketch de lorgner vers la comédie désespérée confirmant incidemment le penchant du réalisateur pour la légèreté en contrepoids aux précédentes histoires tragiques et/ou riches en noires calories (voir
Wassup Rockers qui négociait le virage en douceur). S’insinue un vrai malaise. Le style, sec, avec lequel Clark filme l’attendue étreinte finale se débarrasse de toute sa sensualité pour montrer la chair crue en même temps qu’un fantasme qui déchante. Et un homme qui débande sans s’en rendre compte.