Involontairement ou non,
Invisible Target, de Benny Chan, était annoncé comme une sorte d’événement. D’autant plus considérable si on a suivi avec attention la carrière sinueuse du cinéaste qui rachète toujours les défauts de ses opus par des qualités intrinsèques. Verdict grâce au zone 2 disponible chez
EuropaCorp? A défaut de créer une révolution (trop d'ornières), ce film d’action made in HK répond cependant à la progression inexorable d’une intrigue sang-pour-sang noire et tient totalement sa promesse initiale des fameux 60% de scènes d’action sur la longue durée (plus de deux heures). Au moins, on ne s’ennuie pas.

On s’attendait à un électrochoc; on a juste droit à un film certes supérieur à la moyenne mais auquel manque toutefois l’essentiel pour se démarquer des autres productions HK: la singularité. Ce qui est rassurant, c’est qu’il place son réalisateur, Benny Chan, comme un artisan humble et droit. Donc exit la prétention. Avouons-le: l’histoire n’a pas d’importance foncière. Elle s’articule autour de trois policiers (Nicholas Tse, Jaycee Chan et Shawn Yue) qui pour des motifs plus personnels que vertueux veulent se venger d’un gang Ronin, impitoyables yakuzas dirigés par une ordure (Jacky Wu Jing). Très vite, ils apprennent que la police est infiltrée par un agent oeuvrant pour ladite ordure. Oui mais qui? A partir de là, évidemment, ça se complique. Reposant sur un canevas éminemment classique,
Invisible Target témoigne d’une vraie volonté de divertir le spectateur en répondant à un cahier des charges clairement défini et en respectant un storyboard très précis (visible dans les bonus du zone 2). A tous les niveaux, le résultat vaut mieux que le très médiocre
Flashpoint, de Wilson Yip (pourtant défendu dans nos colonnes) auquel on est tenté de le comparer.
Plus estimable et moins prétentieux que son confrère poseur, Benny Chan reste connu pour sa propension à réaliser des films d’action burnés aux budgets confortables (
New Police Story,
Heroic Duo,
Big Bullet et
Rob-B-Hood).
Invisible Target est intéressant ne serait-ce parce qu’il propose une évolution dans la carrière du cinéaste. A un moment où a priori il n’a plus besoin de prouver qu’il sait organiser des scènes d’action. A ce niveau, le résultat est supérieur au précédent et sympathique
New Police Story qui valait essentiellement pour la présence miraculée d’un Jackie Chan vampirisant ses partenaires. La différence ici, c’est que Benny Chan s’intéresse équitablement à trois personnages liés pour des motifs dissemblables. Ensemble, ils utilisent leurs atouts respectifs que ce soit d’un point de vue moral, physique ou émotionnel et forment une sorte de grand corps malade (solide au-dehors, déchire au-dedans) pour combattre le pire.
Pourtant, en dépit d’une volonté sincère d’approfondir la psychologie des caractères comme dans son précédent et sous-estimé
Divergence, la tentative reste à l'état de tentative. Niveau interprétation, l’intention de donner des rôles intenses à des comédiens pas conviés dans les précédents Benny Chan est louable mais le résultat, peu probant. Nicholas Tse, Jaycee Chan et Shawn Yue, trois acteurs de la génération montante du cinéma HK, font ce qu’ils peuvent pour transcender des personnages archétypaux mais leurs efforts pâtissent d’un léger manque de subtilité dans l’écriture et d’une tendance à la redondance. Issu du milieu de la compétition de
wushu, Jacky Wu Jing (Legend of Zu) s’abîme dans le cabotinage. Et on préfère en déduire qu’il est plus crédible dans l’action que dans le jeu d’acteur. On le sait, il est le seul membre du casting à avoir bénéficié d'une formation martiale traditionnelle; et cela se ressent à l’écran, tous les acteurs effectuant eux-mêmes les cascades. Il a même poussé le vice à se déchirer un ligament en sautant du cinquième étage d'un immeuble! Mais cette réunion d’acteurs est plus représentative de la détermination du cinéaste à fréquenter un univers plus jeune et potentiellement attractif. De manière plus factuelle, les scènes d’action (le bus, la poursuite sur les toits) assurent le spectacle et font passer aux oubliettes les scories sus-mentionnées.

Les chorégraphies de Nicky Lee sont variables en fonction de l’intensité de la séquence. Le bon point, c'est que Benny Chan mise tout sur l’action et donne au spectateur ce qu’il a envie de voir à l’écran. Cet artisan honnête plaide pour l’efficacité brute. Incontestablement, il est plus à l'aise avec les techniques archaïques (utilisation des câbles, refus de tourner en studio) que les nouvelles (des problèmes numériques sur les CGI d’explosions). En tout cas, Chan propose suffisamment de gunfights variés et de cascades impressionnantes pour fuir comme la peste les temps morts et les moments en creux. Alternant les courses poursuites et les combats sur un rythme idoine, cet exercice acrobatique mérite d’être soutenu pour les promesses qu’il contient. En revanche, on attendra le film définitif de Benny Chan (celui du surpassement) pour succomber aux délices du dithyrambe. Une raison suffisante pour garder un œil alerte sur cet esprit vivace et inventif qui suit dans l’ombre une tradition. A savoir le chemin de quelques figures tutélaires comme Stanley Tong, Chang Cheh ou Johnnie To. Ce n'est pas rien.