Lady Chatterley, vrai film érotique réalisé par une femme (Pascale Ferran, dont on n’avait plus de nouvelles depuis
Petits arrangements avec les morts), enregistre tous les battements d’une histoire d’amour où la simplicité reste un mot d’ordre. Disponible en DVD le 9 Mai prochain.

SEXUALITE AU FEMININIl n’est pas étonnant que l’on pense à Holly Hunter en voyant Marina Hands découvrir son corps nu devant une glace. De la même façon qu’on ne s’étonnera pas de penser pendant
Lady Chatterley à la Jane Campion de
La leçon de piano dans le regard cru, toujours juste sur la sexualité féminine, enfin débarrassée de tous ses clichés. Comme le personnage de
La leçon de Piano qui laissait enfin le piano des souvenirs s’abîmer au fond de la mer, Constance Chatterley oublie son ennui de femme mariée avec un homme paralysé et impuissant pour succomber aux plaisirs de la tentation adultérine et explorer peut-être des fantasmes. Tel quel, l’argument paraît classique. C’est le traitement qui l’est moins. Pour travailler cette adaptation de
Lady Chatterley et L’homme des bois, seconde version de
L’amant de Lady Chatterley que D.H. Lawrence a rédigé en 1927 deux ans avant sa mort, Pascale Ferran, qui a eu un coup de cœur immédiat pour ce roman et le traînait de manière obsessionnelle dans un coin de son cerveau ("un chef-d’œuvre" confesse-t-elle dans les bonus), a fait appel à Pierre Trividic, complice scénaristique de
Petits arrangements avec les morts, fidèle de Patrice Chéreau et co-réalisateur d'un remarquable long métrage fantastique en DV (
Dancing). Tout aussi inspiré,
Petits arrangements avec les morts, caméra d’or au festival de Cannes en 1994, qui paraît lui aussi en dvd, s’inscrivait dans le registre de la chronique polyphonique et permettait à Ferran d’imposer une sensibilité et une simplicité étonnamment légères sur un sujet grave.

Dans
Lady Chatterley, on retrouve cette même forme d’expression (légère, miraculeuse, sur le fil) avec la maturité et le bouillonnement d’une cinéaste qui n’a pas tourné depuis douze longues années (succession de projets avortés). Dans cette histoire d’amour jonchée de feuilles mortes où la nature fait résonner les orgues de la mélancolie (un peu comme dans
Le nouveau monde, de Terrence Malick, sans trop donner d’importance à la musique), les deux amants, à l’abri des regards indiscrets, encerclés par une végétation bienveillante, vont prendre tout leur temps pour déclarer un amour fougueux. Pour se connaître, rompre avec leur destin morose, comprendre qu’il n’y a rien de plus essentiel dans la vie que faire l’amour. Que des choses qui font du bien partout, du corps au cœur, du sexe aux yeux. Que des choses qui dessinent une alternative revigorante à l'époque corsetée. Le point fort de ce film ultra-sensoriel ? Sa lenteur, justifiant par la même ses deux heures et demies discrètement virtuoses. Le moindre pas, le moindre regard et le moindre craquement ont leur importance, traduisant avec le même désir d’évasion. Ferran accorde une importance sacro-sainte à la nonchalance des événements, à la litanie des jours qui passent, à la répétition mécanique des mouvements de caméra (plans du ciel, panos) et des personnages (déplacement automatique de Lady Chatterley qui préfère le chemin boueux et incertain à la route balisée pour rejoindre son amant des bois). Ainsi, les deux amants se découvrent dans le silence, se regardent patiemment, ne se dévêtissent qu’au fur et à mesure. La première relation sexuelle sera brève et habillée. Vers la fin, les deux amants embellis par l'état amoureux gambaderont heureux et nus avant de se décorer le sexe et le corps d’ornements fleuris avec l’ardeur des caractères des
Mille et une nuits, de Pasolini, autre adaptation érotique exceptionnelle. Ce que Ferran retranscrit le mieux, c’est la découverte de cette double joie ultime et universelle: désirer et être désiré.
TRAVAILLER AU CORPSAu même titre que les personnages se libèrent au fur et à mesure qu’on les regarde, ce film dans lequel on pousse la porte du jardin des fantasmes acquiert progressivement son rythme, sa musicalité, sa beauté nichée quelque part ailleurs pendant longtemps. Avec intelligence et doigté, Ferran désamorce les doutes (image d’Epinal, académisme ronronnant, téléfilm poussiéreux) pour cueillir le spectateur humblement avec une vraie science du cinéma et du montage qui annihile auteurisme rébarbatif et prétention poseuse. Tous les plans se suivent harmonieusement pour souligner la fusion extatique de deux cœurs d’hiver qui se réchauffent dans les champs printaniers de jonquilles. Pendant que les saisons défilent et que le climat s’adapte à cette transe des corps, la nature et la femme (donc Constance Chatterley) finissent par ne faire qu’une seule et même personne, désormais accomplie. Ce film sur le désir féminin (sa quête, son assouvissement et sa reconnaissance) regorge de scènes érotiques mises en scène par une femme qui filme le corps d’un homme en prenant le dos comme stimuli érotique (un peu comme Elia Kazan filmait Brando dans
Un tramway nommé désir). Comme pour révéler la partie qu’on ne voit pas et la beauté insoupçonnée d'un homme que seule Chatterley apercevoit. Le sexe masculin, lui, est comparé à un bourgeon sur le point d’éclore.

Avec toutes ces métaphores fleuries dignes d’un corso filmique et ses roucoulades au coin du feu à la David Hamilton, Ferran aurait pu tomber dans le romantisme de pacotille et la niaiserie geignarde. La cinéaste nous épargne tout ça par une intelligence et une exigence du plan qui évite au film de tomber dans le décorum. De même qu’elle ne se revendique pas comme simple cinéaste qui érotise les corps. Pour elle comme pour Lawrence – dont elle ne trahit à aucun moment les ambitions artistiques, le sexe constitue un élément métaphysique. Dans ce parti pris, elle opte pour une représentation de la sexualité totalement décomplexée et instinctive qui échappe aux écueils théoriques. Tout dans
respire la découverte et l’initiation, et il est hors de question que le spectateur ait une longueur d’avance sur ce qui va se passer. Par respect pour les personnages, réfugiés dans leur havre de paix, qui vivent égoïstement et s’assoyent sur la morale (la jouissance du corps et du cœur ne provoque pas de regrets). La réalisatrice tient cette démarche de Deleuze qui lui aussi était fan de D.W. Lawrence – Ferran ayant demandé à l’épouse et au fils du philosophe de traduire les dialogues du roman.