Par Rafik Djoumi - publié le 10 juin 2008 à 11h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h24 - 4 commentaire(s)
Icône du cinéma d’action, Harry Callahan s’est vu précipitamment catalogué comme archétype du cinéma réactionnaire. Mais comme souvent, avec les films qui marquent leur époque et perdurent dans les consciences, l’affaire est bien moins simple qu’il n’y paraît.


« … ce film est également une attaque bornée envers toute valeur libérale, avec chaque détail préjudiciable bien à sa place. L’adversaire hippie de Harry est le mal absolu : sniper, violeur, kidnappeur, tortureur, défiant chaque valeur humaine. Ce monstre –qui porte un symbole de paix autour du cou- est censé représenter tout ce que le public redoute. Le cinéma d’action a toujours eu un potentiel fasciste; ce film le révèle. »
Ainsi parlait la grande prêtresse Pauline Kael. Au début des années 70, profitant de la débâcle du Cinéma hollywoodien, cette critique était devenue la figure incontournable du ciné américain, donnant le « La » esthétique aux producteurs, jeunes réalisateurs et public des villes. Tout en soutenant de jeunes talents d’une main (Scorsese, Demme), elle détruisait de l’autre la carrière d’anciennes gloires (après l’avoir rencontré, David Lean fera une dépression et ne tournera plus pendant 15 ans) ou même celle de talentueux débutants (Terrence Malick).

Clint Eastwood, alias Harry Callahan, fut une des cibles privilégiées de Pauline Kael, qui voyait dans son personnage l’incarnation de l’Amérique réactionnaire, partie en guerre contre les hippies, les militants anti-Vietnam et autres minorités de couleur. La critique française de l’époque (pour qui 99% des films américains étaient de toute façon des trucs de nazis) ne se fit pas prier pour accueillir L’Inspecteur Harry à la mesure de cette réputation. Harry le pourri n’a pas eu de chance ; on le traita de fasciste et ce sans diligence (spéciale dédicace à MC Solaar). Et pendant près de dix ans, le nom de Clint Eastwood, assimilé aux bottes de Mussolini, servira ainsi à alimenter dans les gazettes de cinéma le ping-pong rhétorique des ex-maoïstes et futurs publicitaires.


Mais la démarche de Clint Eastwood et de son réalisateur Don Siegel voguait bien loin de la rhétorique politique. Convaincus que les deux formes d’Art spécifiquement américaines étaient le western et le jazz, les deux hommes cherchaient depuis plusieurs années à en moderniser les fondements. Leur film Un Shériff à New York (1968), mettait déjà en scène un flic de l’Arizona, paumé au cœur de la Grande Pomme ; un symbole de valeurs anciennes dépassé par la modernité et ses nouvelles règles. L’Inspecteur Harry était le prolongement logique de cette expérience, mêlant jazz et Ouest sauvage pour débusquer les contours d’un « Nouveau Western » (re-dédicace à MC Solaar). Dès l’ouverture du film, rythmant la démarche nonchalante du cow-boy solitaire en costard, la musique de Lalo Schifrin emprunte au dernier avatar connu du Jazz, à savoir la Fusion Funk. L’Inspecteur Harry se veut, grosso modo, l’histoire d’un cow-boy totalement inadapté à la mégalopole moderne, une page d’Histoire vivante et bien embarrassante pour une nation qui se rêve moderne et civilisée. Embarrassant, mais tout de même bien pratique lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’un Mal quasi-antique. Et l’incarnation de ce Mal, le tueur en série Scorpio, mélange en une seule figure deux personnages qui ont traumatisé l’Amérique de cette période : d’un côté le tueur du Zodiaque, qui donne alors du fil à retordre à la police de San Francisco (ville où se déroule le film) ; de l’autre côté le psychopathe Charles Manson, arrêté quelques mois plus tôt, gourou d’une secte hippie qui s’adonnait à des orgies tout en éviscérant des familles entières (dont celle du réalisateur Roman Polanski). Il n’est pas dit que Siegel et Eastwood aient consciemment fait de leur film une « réaction » à ce cauchemar de violence dans lequel sombre alors l’Amérique. Mais de toute évidence, ils ont senti le vent tourner. Le Flower Power est mort. Les idéaux révolutionnaires ont cédé la place au cynisme et au repli sur soi. Et tandis que les braves gens détournent le regard, la ville fait reposer son intégrité sur les épaules d’un chasseur barbare (un aspect du script amplement développé par un certain John Milius), une situation parfaitement illustrée dans la séquence d’attaque de la banque, où les passants se réfugient en silence dans les coins en attendant que la « bête » Harry ait nettoyé la rue.


Trente sept ans plus tard, beaucoup se refusent encore à considérer ce qui s’est produit dans le champ culturel en cette année 1971. Sorti en décembre, Dirty Harry fut le coup final porté aux espérances des sixties. Quelques semaines avant lui, le film Orange mécanique et le livre Fear and loathing in Las Vegas avaient fait le même constat. A y regarder de près, Eastwood, Kubrick et Hunther S. Thompson annonçaient tous les trois le « no future » de la vogue punk qui se révèlera six ans plus tard.


Profondément blessé par les accusations de fascisme (qui pesaient plus lourd sur son cœur que le succès gigantesque de son film) Eastwood décide de se justifier à travers la séquelle que lui commande la Warner. Confié aux mains expertes du jeune scénariste Michael Cimino, l’histoire de Magnum Force va mener Harry face à un véritable groupuscule fasciste, un groupe de « vigilantes » arborant l’insigne de la police de San Francisco. D’une certaine manière, les bad guys de Magnum Force ont l’esprit aussi étroit et binaire que la critique qui a déglingué Eastwood. En effet, zigouillant sans aucune forme de procès les individus qu’elle considère être de la vermine, la troupe de Magnum Force est d’emblée convaincue que ce vieux facho d’Harry approuvera ses méthodes. Finalement, elle s’étonne que ce dernier la zigouille en retour. Car, contrairement à ce que s’imaginent les bornés, Harry n’a jamais été un « vengeur » à la gâchette facile. Il est l’ultime recours, d’une froide violence, lorsque la société a fait preuve de trop de faiblesse. Il n’est pas le garant de « l’ordre », de la « Loi » ou d’un idéal quelconque. Connaissant les hommes et leur faiblesse, il ne fait que répondre à leur demande confuse de Justice ; mais il ne devance jamais cette demande. Sur le plan visuel et sonore, cette fonction particulière du héros s’exprime à travers les gunfights. Alors que ses adversaires déchargent souvent sur lui des rafales de mitraillettes ou des bombes, Harry les abat généralement d’un seule balle de son célèbre calibre 44. Une réponse aussi claire et concise que sa façon de parler ; à mille lieues de toute délectation sadique.

Dans L’Inspecteur ne renonce jamais, Harry, à la poursuite de vétérans du Vietnam reconvertis dans le terrorisme, se voit flanqué d’une co-équipière en jupe longue et talons aiguilles. Bien évidemment, beaucoup ont voulu voir dans cet opus une charge misogyne contre le féminisme militant. Billevesées ! Ce personnage de Kate Moore n’a pas tant vocation à désigner les femmes qu’à symboliser une certaine candeur, typiquement citadine, face à la violence et les moyens de la contenir. Même si cet épisode souffre manifestement d’une écriture aléatoire (ce qui n’empêchera pas les scénaristes de la série Starsky et Hutch de le pomper allégrement), son but avoué est de mettre en présence cette candeur citadine avec le fantôme vietnamien qui commence à sérieusement ronger l’esprit américain.


Au tournant des années 80, Eastwood range le magnum 44 pour consolider sa carrière de cinéaste. Mais les échecs successifs de Bronco Billy, Firefox et Honkytonk Man l’obligent à accepter la demande à nouveau pressante de la Warner pour ressusciter Harry. Se sentant déjà dépassé par tous ses émules (dont un Schwarzenegger sur la pente ascendante, qui avoue avoir beaucoup emprunté à Dirty Harry), Eastwood décide de déplacer sensiblement le ton et la thématique de ce nouvel épisode. Habilement situé hors de San Francisco, Le Retour de l’Inspecteur Harry (aka Sudden Impact) se révèle un thriller nocturne, à la mélancolie typiquement jazzy, bien plus proche d’un Frisson dans la nuit (sa première réalisation) que du western urbain à la Don Siegel. Les fans font la tronche, obligeant confusément Eastwood à leur livrer une forme de « proto-Harry » avec le thriller urbain et psychanalytique La Corde raide. Enfin, en 1988, suite à l’échec terrible du Maître de guerre, la star accepte une fois encore de remettre le couvert pour La Dernière cible. Cette ultime ronde de nuit de « Harry le pourri » n’entretient plus que de lointains rapports avec son modèle. Devenu une célébrité, Harry s’y retrouve à traîner ses groles dans le petit monde du cinéma d’exploitation, dépeignant avec cynisme une industrie filmique qui ne sait plus ce qu’elle fait. Singeant explicitement les délires homo-érotiques qui font le succès de ses émules (de Commando à Cobra) Eastwood troque le magnum 44 contre le bazooka ramboïde. Une façon d’annoncer à tout le monde qu’il en a marre, et que des films d’une toute autre nature l’attendent. Harry le pourri est enterré au milieu des circonvolutions caricaturales du cinéma d’action des années 80, une sorte de « monstre » qu’il a amplement contribué à faire naître. Et c’est en toute discrétion, en 2002, dans l’ouverture du thriller Créance de sang, que Eastwood fera explicitement crever sa créature.
RIP Inspecteur.

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