Réalisé en 1972, interdit dans différents pays et remonté à toutes les sauces,
La dernière maison sur la gauche, de Wes Craven, a toujours conservé son impact foutrement dérangeant. Et dieu sait si tous les films de la filmographie (très inégale) de Craven ne peuvent pas se targuer d’une telle longévité.
La colline a des yeux, qui en son temps avait impressionné, a tellement mal vieilli que son dépoussiérage moderne par Alexandre Aja s’est révélé extrêmement salvateur et supérieur à l’original. Pourquoi alors
La dernière maison sur la gauche continue de tarauder la conscience? Sans doute parce que, de manière involontaire, il utilise le support adéquat pour répondre à la barbarie de son sujet (la séquestration de deux adolescentes pures comme la neige par quatre tueurs cinglés). Aujourd’hui, il passe pour l’ancêtre des
August Underground’s Mordum, dans lesquels des tueurs en série filment avec un camescope les sévices qu’ils commettent sur des innocents. Accessoirement, un visionnage récent de
La dernière maison sur la gauche permet de confirmer qu’il s’agit de l’un des – et peut-être du – meilleur film de Wes Craven. Au fil des années et au gré de productions horrifiques plus soft, ce cinéaste a perdu toute la radicalité et la fureur d’antan. Depuis, il s’est égaré dangereusement (
La musique de mon cœur, le mélodrame avec Meryl Streep ou encore
Cursed, le nanar lycanthrope avec Christina Ricci dans le creux de la vague). En bon briscard qu’il reste, Wes Craven va d’ailleurs produire un remake de
La dernière maison sur la gauche réalisé par Dennis Iliadis (
Hardcore) avec dans les rôles des vieux Tony Goldwyn (
Ghost) et Monica Potter (
Saw). Doit-on se réjouir de cette nouvelle? Pas nécessairement. Mieux vaut (re)voir l’original nihiliste – prochainement disponible en zone 2 chez
Wild Side dans des conditions dorées – que la copie qui risque non seulement de perdre le charme initial mais aussi la toile de fond d’une époque où la banalisation de la violence n’existait pas.
Avant de parler des griffes de la nuit et de ces tueurs fantasmatiques qui hantent les cauchemars adolescents, Wes Craven montrait au début des années 70 des monstres à visage humain dans un film flirtant avec le porn-amateurisme et pourvu d’une vraie dimension sociale (et si les personnages violents et faussement cool étaient le reflet d’une époque tourmentée?). Le titre:
La dernière maison sur la gauche, objet impur qui demeure comme l’un des traumatismes adolescents les plus répandus chez les jeunes cinéphiles. Surtout pour ceux qui l’ont découvert après s’être intéressé au roublard Craven pendant la période
Scream. Avant de déchanter et se rendre compte que non, tous les films de Wes Craven ne ressemblent pas à
Scream. Sa carrière est infiniment plus sinusoïdale et biaisée et mieux vaut revenir à ses premiers longs métrages pour découvrir ce que ce tonton pervers avait dans sa besace. Ce que certains férus du genre ne lui pardonnent pas aujourd’hui (et sans doute à raison), c’est d’avoir suivi une progression différente et moins candide que celle de ses confrères qui n’ont cherché à montrer la monstruosité humaine qu’après avoir épuisé tout leur bestiaire fantastique. Le problème de Craven, c’est peut-être d’avoir grandi trop vite, d’avoir pressenti le cynisme des années 90 ou plus précisément d’avoir compris les rouages avant tout le monde. De s’être acclimaté à l’industrialisation du genre sans chercher du sang neuf. Mettre en scène
Scream a sans doute dû beaucoup l’amuser en se disant que l’ancienne génération serait un peu choquée qu’il crache dans la soupe de manière si flagrante et que la nouvelle prendrait cet exercice au premier degré en ayant les yeux tout révulsés à cause de la séquence d’ouverture avec Drew Barrymore (aussi atroce que parodique). Autre idée: les jeunes protagonistes de
Scream étaient prisonniers des films d’horreur qu’ils regardaient de manière intempestive. A force de se croire dans un film d’horreur, ils finissaient par en devenir les héros. Le paradoxe veut que le film ait été majoritairement compris au premier degré et relança massivement l’attraction du
slasher développé à travers des déclinaisons opportunistes allant de
Souviens-toi l’été dernier à
Urban Legend. Craven s’est lui-même laissé prendre au piège de son système en faisant de
Scream une trilogie. Plus le filon était exploité, moins on savait s’il s’agissait de lard ou de cochon.
Craven avait déjà expérimenté ce système de mise en abyme où l’on ne savait plus faire la distinction entre la réalité et la fiction dans un épisode de Freddy (le bien nommé
Freddy sort de la nuit dans lequel Wes jouait son propre rôle de réalisateur et Heather Langenkamp celui de l’actrice encore traumatisée par les premières
Griffes de la nuit). Dans les années 80, son cinéma était placé sous le signe du ludisme inoffensif et cherchait à glacer l’échine avec des effets connus comme dans
Shocker, où l'itinéraire d'un tueur en série sanguinaire était raconté avec une bonne dose d’humour. A bien des égards,
La dernière maison sur la gauche ne ressemble pas aux autres productions de Wes Craven, sans doute parce qu’il reste porté tout entier par cette croyance suprême et naïve qu’il va déranger, en prenant le parti de tout montrer ; et, si possible, le pire du pire. Par la suite chez Craven (en réalité, depuis
La colline a des yeux 2, un salmigondis grand-guignolesque), cette manière d’avoir atteint un sommet a été comprise comme une forme de condescendance dans ses opus suivants. Un peu comme s’il nous disait: «j’ai déjà atteint l’insoutenable dans les années 70; aujourd’hui, je peux me contenter de peu». La qualité de
La dernière maison sur la gauche, c’est finalement de montrer à tout ceux qui auraient un jugement hâtif sur son travail ce qu’il était capable de proposer lorsqu'il était fougueux et énervé. Surtout lorsqu’il s’agissait de tordre l’image trop peace et trop love que l’on renvoyait de son époque désabusée.
Involontairement ou non,
La dernière maison sur la gauche passe pour le remake gore de
La source, d’Ingmar Bergman. En réalité, les deux films partagent la même inspiration: une fable du XIV siècle sur un paysan qui venge l’honneur de sa fille morte violée par des monstres. Sauf que là où Bergman plonge dans le gouffre des pulsions, utilise des images marquantes (une grenouille qui saute d’un sandwich) ou de symboles déchirants (la source, eau de vie), Craven creuse, lui, la brèche du cinéma d’exploitation hardcore. Contrairement aux apparences,
La dernière maison sur la gauche n’est pas le premier long métrage de Wes Craven – en réalité il a déjà tourné un film pornographique dans des conditions désastreuses qui demeure inédit – mais bien le second. Au moins, le film a bénéficié de l’expérience crado-underground du père Craven, ancien prof de philosophie qui a commencé sa carrière comme monteur et assistant réalisateur aux côtés de son ami Sean Cunningham (
Vendredi 13). C’est ce dernier qui lui a demandé d’écrire le «scénario le plus dégueulasse au monde» pour qu’ensuite il le produise et le diffuse dans les drive-in, clients de productions fauchées. Cunningham a même proposé à Craven de tourner des scènes d’intérieur dans la maison de sa mère et les extérieurs dans les bois avoisinants; ce qu'il fit. Avec un budget minimal, Craven réalise cette histoire sordide qui s’articule autour de Mary, tout juste 17 ans. Ses parents lui offrent une jolie chaîne avec le symbole peace and love et pour l’occasion lui donnent l’opportunité d’aller s’amuser un soir en compagnie de son amie Phyllis. Sur leur parcours, les donzelles croisent un junkie paumé qui leur propose de la drogue à condition qu’elles montent chez lui. Les malheureuses acceptent. En réalité, il s’agit d’un traquenard impitoyable où les héroïnes vont devenir les jouets de torture d’une bande de psychopathes en manque de distractions sanguinolentes. A savoir Krug Stillo (David Hess), Junior (Marc Sheffler), Weasel (Fred Lincoln, que l’on retrouvera dans l’excellent porno
Defiance of Good, d’Armand Weston) et Sadie (Jeramie Rain), des rebelles qui ne plaisantent pas mais dans la vraie vie, quatre acteurs soudés qui conservent du tournage de
La dernière maison sur la gauche de très bons souvenirs.
De manière générale,
La dernière maison sur la gauche appartient à cette liste des films controversés qui inspirent soit la fascination soit la répulsion. Au-delà de la dimension malsaine de ce calvaire nauséeux, on oublie souvent de dire que Wes Craven a manifestement construit son récit sans le prendre au sérieux, en conservant à l’esprit qu’on ne lui en tiendra pas rigueur et qu’il peut encore faire ce qu'il veut pendant qu’il en est encore temps. Cette désinvolture dans la mise en scène met paradoxalement en valeur les événements insoutenables et accentue le réalisme. Le manque de moyens devient un atout essentiel à la crédibilité d’une histoire qui n’aurait pas pu être racontée avec des travellings sophistiqués et des plans-séquences savamment composés. C’est pour cette raison que
La dernière maison sur la gauche reste aussi marquant : il flirte avec le docu-mondo, annoncé dès l’introduction avec le panneau «inspiré de faits réels». Il ne faut pas oublier dans quel contexte le film s’inscrit : une époque où la population est confrontée à la guerre du Viêt-Nam et l’avènement du mouvement hippie. En filigrane et avec les moyens du bord, Craven scrute la fin des idéaux hippies et l’Amérique paranoïaque des seventies. L’efficacité est telle que l’on pense assister à un
snuff movie tourné dans des conditions ignobles. C’est ce qui justifie en tout cas son interdiction aux moins de 18 ans dans les pays l’ayant accepté dans les salles (ce n’est pas le cas du Royaume-Uni qui l’a bloqué pendant trente ans), dans différentes versions. A tel point qu’il semble bien difficile aujourd’hui de définir la version intégrale et donc le montage définitif.
A plusieurs reprises, Wes Craven joue non sans intelligence sur différentes formes de peur allant de l’isolement à la perte des siens en passant par celle, primale, de la forêt. Cependant, des plans insistants sur les cascades, la célébration d’une nature souveraine tendance Boorman du pauvre, la présence des flics incompétents tirés d’une mauvaise série télévisée genre
Sherif fais-moi peur, les séquences familiales mièvres ou l’utilisation d’une musique obsolète créent des contrepoints adéquats et provoquent des décalages insistant sur le second degré et un humour balourd qui essaye de dédramatiser les situations. La bande-annonce sensationnaliste de l’époque jouait également sur ce décalage en répétant un slogan mémorable (« It’s only a movie »). Le résultat, intégralement pompé au passage par Ruggiero Deodato avec
House on the edge of the Park, applique moins les codes du slasher que celui du rape and revenge selon un schéma simpliste: la première partie montre les tortures et les humiliations de deux victimes genre
Funny Games sans la dimension théorique ; la seconde montre la vengeance des parents (le père manie la tronçonneuse, la mère arrache le sexe de l’un des tueurs avec ses dents, au bord d'un lac - difficile de trouver un cadre plus romantique). Avec
Week-end sauvage, de William Fuet ;
Viol et châtiment, de Lamont Johnson ;
L’ange de la vengeance, de Abel Ferrara ; et
Thriller – en grym film, de Bo Arne Vibenius,
La dernière maison sur la gauche demeure l’une des références majeures du genre. Dans le même sillage, il faut mentionner
I spit on your grave, de Meir Zarchi dont l’ambition se résume à filmer la plus longue scène de viol au cinéma (pas moins de vingt minutes) en donnant plus d’importance au spectaculaire qu’à la réalité issue du fait-divers (Zarchi fut témoin dans les années 70 du viol d’une femme par deux loubards). Au cinéma, soulignons que c’est la première fois – soit deux ans avant
Massacre à la tronçonneuse – qu’un personnage utilise une tronçonneuse comme arme pour se protéger d’un ennemi. En l’occurrence, un père de famille qui venge son enfant massacré. Si Gaylord St James n’a pas l’envergure émotionnelle d’un Max Von Sydow (bouleversant chez Bergman), il porte en lui la même fêlure. Craven a beau répéter avec frénésie que « It’s only a movie », le regard de ce personnage déboussolé donne à ce massacre une vraie humanité et transcende ce film d’horreur «dégueulasse» en drame humain viscéral.