De Jack Clayton (
Chaque soir à neuf heures) à Richard Donner (
La malédiction) en passant par Richard Loncraine (
Le cercle infernal) et Nicolas Roeg (
Ne vous retournez pas), les cinéastes spécialisés dans le fantastique vous l’affirmeront : les enfants sont une source intarissable d'angoisse. Chicho Ibanez-Serrador, lui aussi, l'a très bien compris ; et ce n'est pas un hasard s'il a enfoncé le clou plus fort que les autres. Fort de quelques œuvres marquantes (
La Résidence, Pelliculas para no dormir), ce réalisateur méconnu a réussi à s'imposer comme source d’inspiration majeure chez des artistes actuels. Alex de La Iglesia et Lucile Hadzihalilovic revendiquent son influence sur leur travail. Pour ceux qui ne l'ont jamais vu, découvrir
Les révoltés de l'an 2000 (¿Quién puede matar a un niño?), film d’horreur très impressionnant réalisé après le choc de
La Résidence permet de se faire une idée de ce qui a pu les fasciner. Il est question d'enfants dégénérés, d'un couple en vacances dont la femme est enceinte, d'immoralité et de trouille au ventre. Longtemps invisible, cette merveille est désormais disponible en zone 2 chez
Wild Side.
Pour citer Jean Pourtalé, réalisateur de
Demain les mômes, une fable d’anticipation pessimiste made in France sur des enfants survivants perdus dans un monde en ruine : « On ne sait jamais ce qu’il y a dans la tête d’un enfant en dehors de ce que nous y avons mis ».
Les révoltés de l’an 2000 (¿Quién puede matar a un niño?) est un film si riche et si novateur que des cinéastes actuels (Guillermo Del Toro et Fabrice du Welz) ont eu envie d’en faire un remake. Sans succès, suite à des problèmes de droits. La raison pour laquelle ce film d’horreur marche au point de laisser une trace durable dans l'esprit vient de sa capacité à rendre vraisemblable l’invraisemblable. Comme naguère Alfred Hitchcock filmait dans
Les oiseaux la revanche de la nature sur l'homme, Chicho Ibanez-Serrador scrute la perte de l’innocence et plonge dans les arcanes du mal en zoomant sur les mines souriantes de fillettes et celles, renfrognées, de garçons bien décidés à se venger des adultes. L’idée est astucieuse et très en vogue pour l’époque (se souvenir du
Village des damnés et de
La malédiction qui pervertissaient la sacro-sainte pureté de l’enfance). Mais ce n’est pas de l’opportunisme : Chicho Ibanez-Serrador va tellement loin dans la cruauté qu'il ne veut pas se contenter d'un thriller juste angoissant.

A travers une thématique et un axe pertinents, le cinéaste espagnol exprime des doutes et des angoisses sur une société en perte de repères. En cela, la micro-société insulaire gangrénée par la barbarie où les enfants sont livrés à eux-mêmes (la scène où un enfant contamine un autre par le regard renvoie au classique de Wolf Rilla) est la grande idée du film. Et le réalisateur l’exploite à fond. L'élément perturbateur, c'est un couple qui débarque sur l'île sans savoir qu'ils viennent de signer leur arrêt de mort. En filigrane, et c'est là que naît le malaise, le pervers Ibanez-Serrador s’amuse de la notion de parricide en ouvrant au couple de multiples tentations pour passer à l’acte. Stimule la paranoïa de ses personnages (chaque enfant sème le doute même ceux qui lâchent des larmes de crocodile). Souligne l’incapacité de faire confiance aux chairs des chairs (un père désespéré se fait prendre au piège par son enfant). Toute la problématique est résumée dans le titre (ou plutôt les titres). Connoté pour conférer une dimension apocalyptique appropriée, le français (
Les Révoltés de l’an 2000) diffère de celui, espagnol ("¿Quién puede matar a un niño?") qui peut littéralement se traduire par "Mais qui pourrait tuer un enfant ?". Les autres titres sont aussi originaux (
Death is child's play, Island of death, Island of the damned, The killer's playground, Trapped, Who can kill a child?, Would you kill a child?).
D'un point de vue dramaturgique,
Les révoltés de l’an 2000 (¿Quién puede matar a un niño?) repose sur la placidité, le contraste, la gradation, la prolifération et donc le crescendo. En substance, il use des sujets déjà exploités en littérature et au cinéma: les survivants confrontés à une catastrophe et les enfants esseulés. A chaque fois, le déterminisme qui en découle est implacable (environnement âpre, comportement âpre). Le générique de début résume assez bien les intentions du cinéaste: il est à la fois fascinant et rédhibitoire, dérangeant et déroutant. Sur quasiment huit minutes, il multiplie des images d’archive plus ou moins connues, déplacées selon le contexte et dénonçant l’exploitation des enfants, décrits ici comme les premières victimes de l’Histoire. Pendant toute la première partie (avant que le couple n’arrive sur l’île), Ibanez-Serrador appuie que les enfants sont les premiers à pâtir de la couardise des adultes. L’extrait télévisé chez le marchand est édifiant, il fonctionne comme un écho à la scène de la discussion du bar dans
Les Oiseaux. Mais ça fonctionne à double tranchant: en faisant disserter ses personnages sur l’évolution des enfants dans notre société, il a recours à la démonstration ; ce qui alourdit des scènes qui se contentent de faire monter la pression (les scènes sur la plage où des morts a priori accidentelles se succèdent renvoient au traumatisme post-
Jaws). Le film commence réellement lorsque le couple débarque sur l’île abandonnée et se trouve confronté à une menace qui les dépasse. On pourrait trouver étrange que ces deux adultes ne se doutent de rien mais qui pourrait douter d'enfants timides ou, pis, voir le mal en eux ? En opposant deux mondes antagonistes qui n’ont pas la même vision l’un de l’autre (le couple met un certain temps à comprendre que les enfants ne sont pas armés de puériles intentions), Ibanez-Serrador délivre des séquences d’angoisse tendues (la gamine qui touche le ventre, le regard du garçon lorsque le couple arrive sur l'île...) ou très violentes (le mari qui descend les escaliers et rejoint sa femme effrayée dans la cave, l'homme qui découvre les attractions sanguinolentes des enfants et leurs sinistres desseins, le gamin qui pointe son flingue) qui attestent de sa virtuosité formelle et de sa propension à faire naître – ou à suggérer – l’horreur rien qu'avec une poignée de bambins très offensifs, l(arme) à l’œil et sourire maléfique aux lèvres.

Certes, Ibanez-Serrador a un goût prononcé pour l'emphase que le spectateur goûtera selon sa sensibilité (le travail sur le montage) mais la plupart du temps, il mène son récit sans faiblir en multipliant toutes les pistes possibles et en donnant une importance à la psychologie de ses personnages, notamment de son couple qui réagit de manière très crédible à des événements extrêmes. Ensemble, ils sont forts. Séparément, ils révèlent des faiblesses. Folie qui guette, impossibilité de savoir s’il s’agit d’un cauchemar éveillé, doutes sérieux envers son prochain, incapacité d’agir contre ceux (ou celui) qu’on aime, peur panique qui glace le sang... A l’inverse d’une
ghost story comme
Ne vous retournez pas (auquel on pense par intermittences pour la perte du couple) qui traite de culpabilité et de deuil d’enfant dans une Venise en forme de dédale méandreux (sorte de purgatoire où se croisent les morts et les vivants),
Les révoltés de l’an 2000 se contente, de manière sournoise et parfois ironique, d’égratigner les idées reçues avec des enfants devenus des monstres sociaux à la fois rebelles, organisés, intrépides et infaillibles. Ils ont créé une nouvelle organisation qui implique une dimension ludique absconse pour un adulte. C'est un nouveau mode de communication clanique qui bannit la parole et exacerbe l’hostilité. Par extension, on peut voir la même inquiétude de
If à
La révolte des enfants jusqu’au récent
Battle Royale, des films qui partagent le même dénominateur commun : des têtes blondes qui s’organisent sans les adultes. Sur ce régime, le spectateur est floué en permanence par l'évolution de l'intrigue. Alors qu'avec des ficelles aussi évidentes (une femme enceinte qui pourrait devenir la reine des enfants, un père qui n'accepte pas son statut de nouveau papa...), Ibanez-Serrador aurait pu sombrer dans la facilité, il contourne au contraire les conventions pour délivrer un rebondissement de dernière minute inattendu qui donne à penser que nous avions encore une fois tout faux.
L'effet de surprise est terrible parce qu'il concerne le couple auquel on tente de s'identifier. Le malaise se mêle alors à une émotion intense et un sentiment d'échec douloureux (le regard de l'actrice Prunella Ransome lors de ce passage est inoubliable). Tout cela débouche sur une conclusion pessimiste qui est traitée avec une légèreté malaisante, aux antipodes des effets dramatisants de
La Résidence. Elle rappelle surtout que nous sommes dans une fable qui pourrait s’avérer prophétique si le monde continue ses tristes besognes. En filigrane, on peut voir une analogie avec
Sa majesté, les mouches, un roman de William Golding qui sondait déjà la déliquescence de la civilisation à travers des enfants. Dans le livre, les enfants qui ont survécu à l'accident d'avion sont livrés à eux-même dans une nature sauvage et paradisiaque. Ils tentent de s'organiser en reproduisant les schémas sociaux qui leur ont été inculqués mais très vite, le vernis craque. La fragile société vole en éclats pour laisser peu à peu la place à une organisation tribale, sauvage et violente bâtie autour d'un chef charismatique et d'une religion rudimentaire. A l'instar du roman de Golding,
¿Quién puede matar a un niño? rappelle qu'il n'y a pas d'âge pour être cruel et méchant. Et
Innocence, de Lucile Hadzihalilovic, le démontrait astucieusement à travers une société secrète où les adultes étaient quasi-absents (les relations entre les fillettes étaient intenses, codifiées, brutales voire mortifères et renvoyaient également à
La Résidence). Comme tout film qui bafoue la morale, il suffit de le voir une fois pour être marqué au fer rouge. Qu'on se le dise: il fallait oser un film pareil et encore plus d'audace pour mettre en crise les préjugés de l'innocence, la vénération confite de l'état d'enfance, ce genre de choses qu'on voit trop souvent au cinéma. A croire que dans les années 70 les cinéastes avaient plus de liberté et moins peur de se faire taper sur les doigts. Dépourvu de rides fictionnelles (
¿Quién puede matar a un niño? supporte l'épreuve du temps), ce cauchemar hispanique, que l'on devrait proscrire aux femmes enceintes comme jadis
Freaks, de Tod Browning, impressionne et rappelle en passant que l'Espagne n'a pas attendu Balaguero pour avoir très peur. En même temps, il ne serait peut-être jamais sorti en zone 2 sans le succès récent d'un
[REC.].