Après la vague des
Nazarin et consorts, l’éditeur Calysta sort un nouveau coffret consacré à Luis Buñuel regroupant les deux derniers films de sa période mexicaine :
L’ange exterminateur et surtout
Simon du désert.
Dans sa catégorie (hors pair), Luis Buñuel est une sorte de génie qui a toujours construit ses films comme des rêves éveillés où les personnages répondent à des pulsions élémentaires et les scénarios confrontent le réel et l’abstrait, l’émotion et la réflexion, le texte et l’image. Au même titre qu’
Un chien Andalou,
Los Olvidados ou
Belle de Jour, des films diamétralement opposés qui portent néanmoins la marque d’un auteur mystérieux et fascinant,
L’ange exterminateur appartient à ses plus grandes réussites où il stigmatisait la bourgeoisie en examinant ses principaux constituants et notables comme des insectes dans un laboratoire. Pourvu d’une mise en scène sèche mais avec une licence poétique assurée, le film dissèque froidement les rouages d’une classe sociale en contradiction à la chaleur onirico-urbaine avec laquelle il filmait les jeunes du ghetto dans
Los Olvidados sans brider l’émotion.
L’ange exterminateur s’ouvre sur un dîner guindé où les personnages sont confrontés à des absurdités de tout genre : la litanie de phrases ressassés inutilement, des hommes et des femmes qui traînent leur ennui mondain, des animaux qui batifolent sans que personne ne s’en rende compte; et observe un vernis qui craquelle (ils n’arrivent plus à sortir de la maison). A la fin, la demeure est mise en analogie avec une église pour mettre sur un même plan les bourgeois et les croyants. Aujourd’hui encore, l’ensemble reste un modèle d’absurde où Buñuel s’impose au sommet de son art, sorte de version longue de la scène du concert dans
L’âge d’or (auquel on pense souvent).
Mais si
L’ange exterminateur s'avère une œuvre maîtresse dans la carrière de Luis Buñuel,
Simon du désert est une perle. Le dernier film de sa période Mexicaine. Une œuvre bâtarde d’environ 45 minutes et méconnue, co-écrite avec le scénariste Julio Alejandro (
Tristana) qui propose une relecture parodique des rites religieux en ajoutant une dimension subversive. Il reprendra cette démarche pour
La voie lactée, co-écrit avec Jean-Claude Carrière, où des personnages réels ou mythes d’époques différentes se confondent dans un même espace-temps. Le Simon du Désert est un double de Saint-Simeon, ascète syrien qui aurait vécu quarante ans sur une colonne. L’histoire démarre alors qu’il est resté six mois six semaines et six jours en haut de sa colonne. L’importance des chiffres n’est pas un hasard : elle annonce l’intrusion du malin dans un univers sacré et révèle les tentations de l’homme pieu en plein jeûne qui passe sa vie les bras suppliciés à manger de la salade et de l’eau. Toutes les offrandes sont automatiquement refusées pour prouver l’obstination de sa démarche. Progressivement, il perd la foi, taraudé par des pulsions. Malgré les tentations, il doit pour conserver son image de Saint vanter une image d’abstinence et d'abnégation. Certaines figures démontrent que Buñuel affirme déjà son style qui mêle le profane et le surréalisme: il reprend l’image des fourmis issus du
Chien andalou pour trahir le trouble mental d'un homme comme les autres.
En filigrane, la leçon humaine de
Simon du désert est grande sur les méfaits du culte : Simon subit les mêmes controverses que Jésus en étant renié par quelques comparses qui ignorent même les mots qu’ils emploient. Buñuel introduit l’idée que les traîtres sont possédés par le diable et révèle la corruption de l’âme. Pour mieux se mortifier par rapport à ses désirs et les événements, Simon va s'imposer des punitions comme rester en équilibre sur un pied. Le diable arrive sous les traits d’une femme aux regards équivoques qui devient tour à tour joueuse de cerceaux aux expressions enfantines, pasteur complaisant et vamp qui se déplace dans un cercueil automoteur. Les dix dernières minutes négocient un virage inattendu où Simon lève les yeux au ciel et voit un avion qui l’emmène à New York dans une boîte de nuit. Il prend l’apparence d’un intellectuel moderne et le diable, d’une danseuse qui accomplit un bal final nommé «chair radioactive». Loin de toute spiritualité face aux couples devant lui qui dansent de manière charnelle, il désire repartir mais il est trop tard: on l’a remplacé.

Le résultat qui affiche un mépris souverain envers les conventions narratives usuelles constitue une aubaine pour ceux qui ne connaissaient pas cette dérive remarquable, brève mais intense, où Buñuel apporte la touche finale aux interrogations métaphysiques de
L’âge d’or en ridiculisant ouvertement tous les personnages strictement intéressés. Comme le quidam qui retrouve ses mains et peut retourner travailler normalement afin d'aider sa petite famille. Lorsque le miracle se produit, il n’éprouve aucune joie et n'exprime aucune reconnaissance. Buñuel n’est pas le misanthrope coincé en haut de sa tour d’ivoire que certains aimeraient voir à travers ce film. En montrant un homme qui aspire à une élévation spirituelle sans prendre soin de son corps (opposition claire entre la méta et le physique), le cinéaste avoue une fascination certaine pour tout ce qui a attrait à la religion sans y croire un seul mot. On l’a toujours considéré comme un anticlérical mais il se considère avant tout comme un athée marqué par une éducation catholique rigoriste et stigmatise sa vraie cible : ceux qui font mine d’y croire en se pensant pur et innocent. La tentation du diable viendra rappeler à quel point l’homme n’est pas tout blanc ni tout noir mais constitue une confusion d’ambiguïtés.

Le scénario est le reflet de cette indécision permanente entre bien et mal, en s’appuyant sur des bases religieuses solides (Buñuel a étudié le catéchisme) et des restes d’écriture automatique (sa marque de fabrique) où les événements obéissent à la logique capricieuse des rêves. C’est drôle, surprenant et troublant sans en avoir l’air. Comme dirait Malraux, un beau cauchemar.