Les superlatifs et les comparaisons pleuvent pour qualifier le cinéma de Monte Hellman. On murmure Antonioni avec une bonne louche de distanciation Brechtienne; on parle d’Howard Hawks à la sauce élégiaque. Mais en voyant ses films, on ne pense qu’à lui. A cette patte unique pour retranscrire des charivaris intérieurs, à ces personnages coincés dans leur mental qui évoluent dans des espaces trop vastes pour eux, aux errances solitaires où une tristesse indicible consume du dedans. Nouveau western avant l’heure, l’impressionnant
Macadam à deux voies, est l’une de ses plus grandes réussites – et peut-être LA. La bonne nouvelle, c’est qu’il est – enfin – disponible en zone 2 chez l’éditeur Carlotta qui a toujours respecté et mis en avant le travail du cinéaste. Produit par Universal, ce road-movie existentialiste montre deux aficionados des courses de voiture (James Taylor dont le regard mélancolique hante longtemps et Dennis Wilson, batteur des Beach Boys) qui taillent la zone avec une demoiselle énigmatique et un étrange charlatan dans une Amérique des années 70. A l’image du sublime
Electra Glida in Blue, de James William Guercio, beaucoup le déconsidèrent encore en le réduisant à une antithèse de
La Fureur de Vivre, voire un ersatz de
Easy Rider. C’est infiniment plus. Ne serait-ce que dans sa capacité à retranscrire les états Antonioniens indescriptibles de tristesse diffuse, de néant existentiel, de quête de soi dans un monde vide de sens. Un requiem dépressif sur la fin des utopies US. Pénétrant comme un morceau de trip-hop. Nostalgique comme du Electric Light Orchestra. Sublime comme un dimanche après-midi pluvieux.
On affirme souvent que le «road-movie» est un genre qui apparaît en période de grands bouleversements, et donc de grandes incertitudes. L’errance est censée y symboliser la recherche des réponses que les personnages pensent toujours trouver plus loin devant eux parce qu’ils n’ont plus rien à attendre de ce qu’ils laissent derrière. C’est le côté sombre du genre. Comme dans
Macadam à deux voies, de Monte Hellman, hélas peu connu, qui défonce sans jamais le dire les sacro-saintes valeurs américaines, montre des personnages simulant une nonchalance pour ne plus se poser de questions dans un monde absurde et redéfinir la notion de «frontière» traitée dans le cinéma de John Ford. Un nouveau western donc qui applique la définition de l’incommunicabilité d’Antonioni (la solitude qui ronge les sens et le malaise urbain qui engourdit le cœur). Ce film rassemble toutes ces mouvances de manière flamboyante et s’inscrit ouvertement dans la tradition des
road movie amorcée par
Easy Rider. Si on compare ces deux films – l’un est présenté partout comme la référence et l’autre comme un objet de cinéphile –,
Macadam à deux voies accuse un paradoxe: le film de Dennis Hopper passe pour le meilleur du genre alors que les films dont il s'est inspiré et ceux qu’il a inspirés sont supérieurs. Ce qui contribue à sa valeur très surestimée.
Voilà pourquoi il est désormais temps de réhabiliter ce
Macadam à deux voies, chef-d’œuvre fomenté par un cinéaste imprévisible issu de l’école Roger Corman (il faut voir son coup d’essai
La bête de la caverne hantée, disponible chez Bach Films) et soutenu par Jack Nicholson dans ses premières productions. Nicholson qui sert de lien antonionien entre Monte Hellman et le cinéaste italien pour avoir joué dans
Profession Reporter. On pourrait presque pousser l’analyse en arguant que
Macadam à deux voies ressemble à la somme de ces expérimentations passées (
The Shooting constituait déjà une tentative de western existentialiste) où le temps semblait déjà suspendu et les personnages arboraient une mélancolie tenace et contagieuse. Sans doute vaut-il mieux voir d’autres films de Monte Hellman pour prendre la mesure de
Macadam à deux voies et voir à quel point le cinéaste est arrivé là à un aboutissement dont il ne retrouvera pas plus tard la puissance élégiaque. D’ailleurs, si on évoque souvent
Easy Rider à son sujet, on aurait tort de ne pas parler de
Electra Glide in Blue, autre road-movie sous-estimé, ou dans une moindre mesure
Point Limite Zero, de Robert Sarafian.
A l’image de ces films,
Macadam à deux voies dure environ deux heures et pourrait durer une éternité sans que cela ne pose de problèmes. On ne fait que suivre deux mecs charismatiques, sorte de Daft Punk déprimés (James Taylor et Dennis Wilson) qui traversent les Etats-Unis à bord d’une Cheevy 55 sans objet ni but. Dans cette fuite en avant, ils croisent une femme stone (Laurie Bird) et un dandy quadra (Warren Oates, acteur fétiche de Hellman, déjà vu dans
The Shooting et
Cockfighter) qui viendront animer leur quotidien pâlot. Tous ensemble, ils entament une course de fond en traversant le pays d’Est en Ouest, en essayant de rejoindre des villes sans jamais y parvenir. En restant coincés dans un espace-temps figé. Signe révélateur: personne n’a de nom, juste des pseudonymes: The Mechanic, The Pilot, The Girl, GTO. Hellman souligne ainsi qu’ils n’appartiennent pas à notre monde mais à un «ailleurs» digne d’un purgatoire: il n’y a pas de passé – on ne saura rien d’eux –, encore moins de futur – l’image finale sublime détruit toute illusion. Le personnage féminin, volontairement énigmatique, essaye de stimuler les sentiments des protagonistes mais ne parvient pas à donner une impression de cohésion ou même à renforcer une connexion entre les personnages. Mieux vaut s’intéresser aux signes, aux petits riens qui font le grand tout, aux évènements impromptus du hasard, qui viennent alimenter des existences vides mais n’enlèveront pas ce sentiment de malaise persistant. C’est l’illustration du «no future» à son degré paroxystique.

Produit par un studio (en l’occurrence, Universal),
Macadam à deux voies n’en possède pas moins une vraie liberté de ton et révèle une détermination à laisser ses personnages habiter chaque plan. Chaque minute leur appartient et ce n’est pas pour autant qu’on est plus avancé sur leur intimité: Hellman privilégie le mutisme aux dialogues, la contemplation à l’action, l’intensité d’un regard à l’avalanche de rebondissements. Le rythme est tellement inédit que Sam Peckinpah s’en est inspiré pour créer le sentiment de distance palpable dans son inestimable
Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (revoyez la scène de viol) en poussant le vice jusqu’à reprendre le même acteur (Warren Oates). Le plan final où la pellicule finit par cramer de désespoir est peut-être l’une des idées les plus violentes que le cinéma n’ait jamais proposé. Il marque la mort du film – donc la mort de ses personnages et de la dramaturgie – de manière inattendue. Parce que le seul héros de cet univers où tout le monde tire la tronche est bien le film, tout seul, contaminé par tant de mal-être qu’il préfère se mutiler sous nos yeux. Etrangement, malgré cette conclusion pessimiste,
Macadam à deux voies pousse le spectateur à vivre sa vie, à aller de l’avant, à prendre sa voiture et à partir vers de nouveaux horizons pour se laver du quotidien dans lequel on se fige sans s’en rendre compte. C’est le cinéma qui dans une posture presque sacrificielle donne un sens au monde et pas l’inverse. Des artistes de l’époque (Sam Peckinpah, John Boorman, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola) et d’aujourd’hui (Daft Punk, Gus Van Sant, Aoyama Shinji et Vincent Gallo) revendiquent avec fierté l’influence de cette conquête de l’espace sur leurs travaux les plus exigeants et audacieux. Inédite jusque là en zone 2, la découverte de cette œuvre majeure s’impose de manière urgente. Pour redécouvrir Monte Hellman, vilain petit canard du cinéma indépendant américain, et plus simplement pour vous.
Romain Le Vern
Retrouvez des captures du DVD dans les pages suivantes. Le test arrive la semaine prochaine accompagné d'un dossier sur les road movie les plus mélancoliques.