Par - publié le 28 mai 2008 à 05h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h11 - 2 commentaire(s)
Revigoré par son moyen métrage Haze, Shinya Tsukamoto a cherché dans A Nightmare Detective de nouvelles formes d'expérimentations visuelles pour mettre en valeur un scénario de polar tordu où tout se joue dans les zones métaphysiques du rêve et de l'inconscient. En résulte un objet fascinant et étrange qui fonctionne comme un pied de nez à son précédent et Cronenbergien Vital (toujours inédit dans les salles françaises) et marque accessoirement le début d'une trilogie horrifique. Il sort chez nous directement en zone 2, en attendant le second volet estimable, présenté cette année au Marché du film au dernier festival de Cannes.


Shinya Tsukamoto, maître cyber-punk connu pour l'événementiel Tetsuo, revient. Et il n'est pas content. Une lecture superficielle du synopsis de son nouveau long métrage A nightmare detective pourrait faire croire à une série B comme on en produit des masses. C'est-à-dire ancrée dans des conventions et surfant sur un sujet banalisé (les défaillances du rêve, la manipulation mentale). De quoi faire peur de la part d'un formaliste en quête de révolutions permanentes. Il n'en est rien. Ce film est d'une simplicité trompeuse et renvoie au meilleur de Kyoshi Kurosawa. A savoir Cure dans lequel le cinéaste japonais emmenait le spectateur sur une fausse piste similaire (le tueur qui hypnotise ses victimes) et vers la découverte progressive d'une révélation terrible. Outre ce point, le réalisateur de Tetsuo a compris que les spectateurs commençaient sérieusement à se lasser de la vague post-Ringu avec des systèmes de vengeance surnaturelle et des fantômes aux cheveux longs - écueil plombant qu'il élague ici avec une élégance souveraine. Entre tragique et parodie, il offre des pistes plus stimulantes et non moins ambiguës. Contrairement aux apparences, il ne s'est pas calmé. On a presque l'impression qu'il a fait ce film en réaction à son précédent Vital, comme pour contredire les mauvaises langues qui commençaient à l'assimiler à un David Cronenberg dans sa période arty. A dire vrai, Vital était à Shinya Tsukamoto ce que Angel Dust était à Sogo Ishii : des films anxiogènes qui traduisaient une fausse placidité en même temps qu'ils marquaient un contraste avec les oeuvres qui les avaient fait connaître (Tetsuo pour Tsukamoto ; Electric 800 000 V pour Ishii).


A nightmare detective rappelle que Tsukamoto est un auteur indépendant, à la sensibilité singulière. Un peu comme Snake of June, dont le scénario était écrit avant Tetsuo, était une manière, certes partiellement convaincante, de renouer avec les obsessions du cinéaste à ses débuts (retour au noir et blanc, malaise des grandes villes, charivari interne qui chahute le quotidien de personnages frustrés, expérimentations visuelles chocs) pour mettre à mal la perplexité provoquée par Gemini, son second film de commande après Hiruko, the Goblin. Nageant dans les eaux troubles du polar alambiqué et du film d'horreur rudement efficace, A nightmare detective suit une étrange affaire. Celle de flics confrontés à une mystérieuse série de suicides qui trouvent la trace sur Internet d'un homme capable d'entrer dans les rêves de ses proies et de les contraindre à se donner la mort. Tout le récit s'articule autour d'un thème foncièrement Tsukamotien: la manipulation de l'être humain - voire de son aliénation mentale - et de son corps par des moyens et des événements qui le dépassent. Cela rejoint un peu l'hypothèse de Satoshi Kon dans Paprika qui s'inquiète de la domination du rêve par la science à des fins condamnables, avec la même morale (on ne peut pas contrôler ce qui est incontrôlable). Les autocitations assurent que nous ne sommes pas dans un film de commande même si A nightmare detective y ressemble en apparence: la peiture d'un univers paranoïaque cerné par des immeubles renvoie à Tokyo Fist tandis que l'apparition du monstre évoque Tetsuo. La personnalité est amplifiée par la présence de Chu Ishikawa pour la bande-son et de quelques figures connues en terme d'interprétation (Masanobu Ando, Ren Osugi, Ryuhei Matsuda).


De manière littérale, Tsukamoto propose des visions subjectives mentales souvent bizarres, facilitées par la HD qu'il utilise pour la première fois. Après un départ prosaïque, on entre dans le surréel (on est libre d'y trouver du symbolisme), toujours à deux doigts d'un Grand Guignol assumé. Les personnages évoluent tous dans un quotidien propre et clair. Ce n'est que lorsqu'on pénètre dans leurs rêves que l'intrigue part dans des implications plus abstraites. Lorsqu'ils entrent dans leurs rêves torturés - desquels ils ne peuvent pas s'échapper comme lors de la scène impressionnante où la femme assiste impuissante et interloquée au suicide de son mari possédé -, ils se trouvent confrontés à des phénomènes schizophrènes de fusion et de dualité, thèmes qui reviennent dans tous les Tsukamoto jusque dans ses films de commande. Dans Gemini, parenthèse taoiste, cela se traduisait de manière sensorielle par les deux thèmes musicaux au départ distincts qui étaient réunis pour symboliser la fusion entre les frères jumeaux. A travers le personnage principal féminin joué par Hitomi, chanteuse populaire au Japon, extrêmement vulnérable et a priori inadéquate en flic (il lui fait ironiquement porter des chaussures à talons hauts pendant une bonne partie du film), Tsukamoto trouve surtout un intermédiaire entre les deux mondes. Elle subit les railleries machistes de ses collègues non moins apprêtés (ils portent les mêmes costumes jour après jour) qui la surnomment "princesse" parce qu'elle est effrayée par la putréfaction des cadavres. C'est pourtant elle qui trouvera la résolution de l'énigme. Son look coincé et son regard déconnecté s'apparentent à ceux des héroïnes de polars fiévreux et hors normes. Des personnages qui semblent porter le poids d'une mégapole déshumanisée où des meurtres atroces sont commis en écho au grouillement anonyme de la ville. D'où l'opposition de la rigidité d'une enquête policière (réalité sèche) et du monde inaccessible du songe (béance de l'imaginaire).


Nightmare detective, c'est à la fois une chronique dépressive où les individus sont taraudés par des pulsions suicidaires; une enquête policière tirée par les cheveux; une plongée dans les songes avec des niveaux aléatoires. Pris séparément, les ingrédients peuvent paraître légers parce que déjà vus, mais leur somme est très cohérente. Car tout est lié même si la réunion peut paraître convenue (on devine très vite où le cinéaste va nous mener). La richesse du scénario est due à une volonté de tout condenser en un seul bloc. Conçu à l'origine comme une trilogie, A nightmare detective développe des intrigues qui auraient dû être traitées de manière plus touffue dans les épisodes suivants. En réalité, c'est l'atmosphère qui prend à contre-pied : chaque plan semble habité par une entité qui se manifeste dans les reflets, les ombres ou à la périphérie du cadre. Une présence d'autant plus palpable qu'il suffit au réalisateur d'utiliser des effets infimes voire subliminaux pour générer l'angoisse ou la terreur sourde. Parfois, il se contente de monter le son ou, au contraire, d'installer un silence. Ailleurs, des mouvements de caméra brusques ou imperceptibles avancent vers les personnages (et donc le spectateur) pour les rendre claustrophobe et leur faire subir une attaque inattendue.


Autrement, Tsukamoto continue, comme il l'a récemment fait chez d'autres (Dead or alive 2 de Takashi Miike et Marebito, de Takashi Shimizu) à se donner un rôle (pas forcément sympathique). Tel un démiurge, il tire les fils de son théâtre de l'angoisse et réserve ainsi au film ses passages les plus inquiétants. Jonction retorse entre l'esthétique de la suggestion fantastique et l'horreur explicite, A Nightmare detective provoque des sensations purement viscérales par la seule force des images. Comme toujours, Tsukamoto se montre à l'aise dans les séquences chargées d'informations purement visuelles. Comme toujours (bis), il puise toute la dynamique de son film dans la nervosité de son montage frénétique. En prenant le soin de ne pas s'embourber dans des réflexions sur les manifestations de l'hystérie collective, le virtuose se concentre sur ce qu'il sait faire le mieux: l'horreur psychotronique débarrassée des velléités auteurisantes de son précédent Vital. Certains ne vont pas trouver ça de bon goût mais plusieurs séquences, vraiment effrayantes, sont un modèle de maîtrise de l'espace. Elles rappellent que Tsukamoto a encore son mot à dire sur le sujet et qu'il demeure l'un des plus doués pour créer des atmosphères ou composer des images efficientes. La preuve, il fait exister son récit comme un long cauchemar sans fin et flottant. La suite arrive à travers un Nightmare Detective 2 moins inattendu mais tout aussi fréquentable, où s'exprime la même disparité entre le fond (classique) et la forme (survoltée). Confirmant au passage que Tsukamoto filme désormais pour le simple plaisir de filmer. Ryuhei Matsuda y incarne toujours le détective du titre qui a le don de s'introduire dans les cauchemars des autres mais il s'agit surtout d'une nouvelle enquête moins adulte et plus orientée sur les adolescents qui entretient des liens plutôt vagues avec la trame du premier.
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