Par - publié le 18 avril 2008 à 17h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h20 - 0 commentaire(s)
A une heure précise, des lycéennes sautent ensemble d’un quai de gare et passent sous le train en prenant le soin d’éclabousser de sang tous les autres usagers. C'est la première scène choc de Suicide Club, objet culte de Sono Sion qui sort en zone 2 chez l'éditeur Kubik, avec beaucoup de retard par rapport à sa sortie au Japon. Si cette ouverture essaye de l’inscrire dans la mouvance des films de fantômes japonais, le résultat mené par un esprit subversif et poète révèle au gré des rebondissements une autre facette, celle d’un pamphlet virulent sur une société gangrenée par la mode, la consommation et les apparences. Il est disponible dans un double coffret collector incluant également Suicide Club 0: Noriko's Dinner, autre monument de faux film de genre qu’il faut découvrir.


Réalisateur underground connu pour ses poèmes, ses fictions amorales et ses pornos gays, Sono Sion n’opère pas dans les catégories usuelles des fabricants d’images. Suicide Club, son film le plus connu, est représentatif de sa démarche artistique : simuler le divertissement spectaculaire en surface, tordre des codes tenaces en profondeur pour emmener le spectateur vers une réflexion plus poussée et individuelle sur son rapport aux autres et au monde. Toutes proportions gardées, Jan Kounen a essayé de procéder de la même façon sur 99 Francs : proposer un film de consommation courante qui dans sa dernière partie (le prétexte de la fausse fin) amène à oublier un visuel ostentatoirement saturé. A la différence près que Suicide Club pousse le bouchon plus loin dans la dénonciation et l’introspection. Le canevas repose sur une mystérieuse affaire de suicides collectifs. Le fait divers inquiète la population. La police ouvre une enquête et découvre des d’événements annexes et/ou liés à cette affaire de suicide collectif: un sac contenant des lambeaux de peaux humaines liés les uns aux autres; des coups de téléphone avec au bout du fil une voix d'enfant étrange; une «chauve-souris» inquiétante; des petits malins rebelles; un groupe j-pop de jeunes lolitas. Face à ce puzzle, l'enquête piétine. Phénomène de mode malgré lui: le suicide club se répand partout. Les adolescents se donnent la mort pour le fun (voir la scène sur le toit de l’immeuble scolaire).

En réalité, le réalisateur avance plus vite que les personnages. Il déconstruit ouvertement le récit pour ne pas donner de réponses aux questions attendues, donne le maximum d'éléments au début avant de rebondir paradoxalement (plus le récit avance, moins on comprend ce qui se produit). C'est aux spectateurs de ne pas se laisser déconcentrer par l’audace de la formule, de trouver la solution et d’y répondre en fonction de sa sensibilité et de son regard sur la société. La rupture de ton - la première partie joue sur un fantastique sourd, la seconde sur l’horreur réaliste - est accentuée par une scène géniale où un chanteur accompagné de sa bande monopolise le film pour délivrer une longue prestation qui évoque par sa folie Rocky Horror Picture Show. Faux détail d’autant plus amusant lorsqu’on sait que la comédie musicale culte est fragmentée en deux parties. Ceux adhérant à la première peuvent rejeter la seconde, et réciproquement. Autrement, cette influence, revendiquée par Sono Sion, ressemble à un message adressé au spectateur pour lui demander de ne rien prendre au sérieux. De la même façon que dans le film précité, le cannibalisme et la bisexualité passaient comme une lettre à la poste.


C’est pourquoi il est important de ne pas croire que Sion dirige avec roublardise son petit théâtre de l'absurde où les ficelles s'emmêlent. Bien au contraire. En même temps qu'il furète dans le registre horrifique en instillant une angoisse anxiogène très efficace (première partie), notre poète, très inspiré de Baudelaire, reluque dans le blanc des yeux tristes des adolescent(e)s qui ne savent plus très bien qui ils/elles sont (la seconde). De cette façon, il ramène de l’humanité et veut considérer l’individu au sein d’une masse uniforme, l’être humain dans un système vociférateur. Jusque dans son titre très connoté, le suicide devient un phénomène mode, témoin d’une banalisation de la violence. Se donner la mort ressemble ici à une dernière jouissance, une nouvelle forme de divertissement dans un Japon déshumanisé, une ultime transgression, comme un ultime appel à l’aide. Cette peinture d’une adolescence désabusée en manque de repères marque au fer rouge. Le fil conducteur – et trompeur – du récit, c'est l’inspecteur cartésien (Ryo Ishibashi, chanteur enjoué au pays du soleil Levant, découvert en France dans Audition, de Takashi Miike) qui au passage révèle un penchant masochiste pour les personnages manipulés et vulnérables. A ce titre, inutile de comparer Miike avec Sion: les deux cinéastes ne fonctionnent pas dans la même case. Le premier plaide pour le divertissement potache et les atmosphères inquiétantes sans arrière-pensées; le second au contraire témoigne d’une détermination sociale et politique sous la trashitude. Dans les vingt dernières minutes de Suicide Club, le récit ne répond plus au suspens artificiellement maintenu mais à la détresse d’une adolescente qui va percer un mystère opaque dans un théâtre bizarre. Le personnage victime de la mode (on lui arrache son piercing et son tatouage) effectue une sorte de catharsis salvatrice en compagnie de jeunes orphelins livrés à eux-mêmes.


Pour Sono Sion, les enfants incarnent la lueur d’espoir sous prétexte qu'ils ne sont pas corrompus par des codes et des tendances. Dans cette scène, le réalisateur oppose la masse qu’il déteste à l’individu qu’il sauve. Et si, au bout du compte, un personnage est sauvé, c’est uniquement parce qu’il est maître de ses choix et son destin et non pas un de ces énièmes moutons de Panurge auquel on dit ce qu’il faut consommer. Elément presque Lynchien (séduisant et inoffensif en apparence, monstrueux en vérité), le girls’band révèle l'effet pervers de la société de consommation – Sion traduit son inquiétude face à l’enfance traitée comme un produit de consommation. Ce n’est que l’une des pièces du puzzle et il donne suffisamment de renseignements pour profiter de ce film inconfortable. Il confirme que Suicide Club est un divertissement pervers qui se situe dans le sillage des Friedkin et autres Verhoeven, virtuoses de l’allusion et de l’ambiguïté, où les images possèdent une sens équivoque. Dans le monde entier, grâce à la réputation élogieuse pour de mauvaises raisons, la même qui a fait de Funny Games, de Michael Haneke et Orange Mécanique, de Stanley Kubrick d’authentiques malentendus, le film passe pour un divertissement exotique et ultra-violent. Il ne faut pas oublier qu’il contient des messages subliminaux prompts à éveiller la curiosité de ceux qui aiment Baudelaire et les produits déviants.


Mais la filmographie de Sono Sion ne se résume pas à ce coup d’éclat – le cinéaste ayant d’ailleurs adapté son sujet sur différents supports dont le manga, avec Usamaru Furuya. Egalement disponible dans le zone 2, Suicide Club O: Noriko’s dinner fait partie des variations autour de Suicide Club, plus qu’elle constitue une suite ou une préquelle. Elle ne répond en rien aux questions laissées en suspens par Suicide Club et se propose de broder sur le mal-être adolescent dans un style très littéraire (utilisation de la voix-off, mise en scène qui colle au malaise du personnage principal) à travers l’histoire d’une adolescente qui répond au pseudonyme «Mitsuko». La qualité du film est moins de prolonger l’histoire avec les personnages de Suicide Club que d’en reprendre le discours sur l’artificialité des relations humaines (la famille clef en main). Le texte est très bien écrit, reflétant toutes les pensées du personnage principal qui ressent ce que l’on ressent tous lorsqu’on se lance dans la vie active (complexe par rapport aux autres, peur de la différence, impression de ne pas être fait pour le bonheur, inaptitude à se lancer dans la vie active, angoisse de la mégapole et de l’anonymat). Pour compenser ce manque de confiance, elle entretient des relations virtuelles avec un étrange clan – que l’on soupçonne à l’origine du Suicide Club. La construction, juxtaposant les points de vue, jouant avec les ellipses, s’avère extrêmement habile et maintient l’excitation pendant plus de deux heures. Sono Sion se montre plus cohérent avec ses intentions cérébrales et poétiques tout en maintenant une atmosphère inquiétante où le peur et la menace névrotique façon Polanski menacent chaque plan et chaque personnage.


Là où on se dit qu’il est très fort, c’est qu’il accentue le pouvoir de fascination autour du Suicide Club au point de rendre celui qui apprécient ces réflexions existentielles totalement accro, sans jamais tomber dans le phénomène de mode bêta et mercantile. A chaque fois, le cinéaste murmure une vérité sans la dire. C’est au spectateur, seul comme un grand, paumé dans un vaste réseau de vases communicants, qui doit trouver la réflexion. Non sans éclaboussures gores, Noriko’s dinner est peut-être même plus pervers que Suicide Club. Pour qui apprécie ces cheminements tortueux, on peut conseiller le toujours inédit Strange Circus qui se cherche entre Alejandro Jodorowsky (le complexe oedipien, la famille sous le joug de la perversité, le mélange d'influences orientales traversé d´une âme slave amplifiée par la musique) et Fernando Arrabal (la scène de voyeurisme quasiment similaire). Malgré des influences visibles à l’œil nu, il s’agit d’une oeuvre inclassable qui, avec beaucoup de folie, retranscrit ce qui se passe dans la tête d'une écrivaine marquée par son enfance. Le cinéphile Sono Sion confesse, en passant, quelques obsessions chères à De Palma-Hitchcock à travers un incroyable rebondissement de situation qui rappelle que les frontières morales ont été franchies depuis longtemps. Son dernier long métrage, Exte, renoue avec une veine contestataire mais moins marquée (il est produit par la Toei et soutenu par l’actrice bankable Chiaki Kuriyama). Faute d’être aussi radical, le cinéaste stigmatise en filigrane un phénomène de mode (les extensions capillaires) et le dissèque en prenant les oripeaux d’un Jap-Horror trop classique pour être honnête. Dans les profondeurs, surnage un sujet inhérent à tous les films de Sono Sion : la différence entre l’être et le paraître.
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