Au dernier jour du soixante-deuxième Festival de Cannes, c’est une Palme d’or surprise qui fut remise. Attribuée alors à l’unanimité du Jury,
Entre les murs venait de mettre fin à onze années de disette française sur la Croisette. L’heure était donc venue pour Laurent Cantet de succéder à Maurice Pialat dans l’histoire du cinéma français. Et pourtant, lorsque l’on revient sur l’histoire même du film, une telle récompense était loin d’être attendue.
Une réussite imprévisibleTout d’abord, il est à signaler qu’initialement
Entre les murs ne figurait pas dans la liste de la sélection officielle présentée à la presse. En effet, en quête d’un troisième représentant français destiné à prendre à la compétition, les édiles du plus grand festival du monde n’ont choisi que très tardivement le film de Laurent Cantet pour accompagner les métrages de Philippe Garrel et d’Arnaud Desplechin.
Mais, outre cette première mésaventure, le plus difficile à croire reste tout de même la victoire dans ce qui est la plus prestigieuse manifestation cinématographique mondiale. En effet, comment pouvait –on imaginer qu’un film si typiquement français puisse à ce point séduire un jury si divers et de surcroît, mené d’une main ferme par un
Sean Penn, aussi impressionnant que profondément américain ? Certes, penser ainsi enlève une grande part à la faculté d’émotion du cinéma et caricature le fonctionnement d’une institution perdue entre mysticisme et glamour. Néanmoins, il n’en reste pas moins que face au métrage de Laurent Cantet, s’étalait une concurrence flatteuse dont la réputation internationale n’était plus à faire. Pêle-mêle,
Le Silence de Lorna des frères Dardenne voisinait ainsi entre autres grands films avec l’immense
Gomorra de Matteo Garrone, le sublime
Il Divo de Paolo Sorrentino ou le formidable
24 City de Jia ZhangKe. Dès lors, il faut bien reconnaître sans manquer de respect à l’excellent travail de Laurent Cantet que l’adversité semblait féroce et n’engageait en rien à un optimisme béat.
De fait, on peut se demander légitimement ce qui fit la différence. Force est alors de constater qu’
Entre les murs semble nous conter une histoire bien distincte des autres et s‘appuyer sur une construction qui fit mouche…
Universalité et humanité comme fondements du récit Adaptant tout d’abord le roman homonyme d’un François Bégaudeau déjà récompensé par le premier prix France Culture-Télérama et qui se retrouva plus qu’associé au projet,
Entre les murs s’appuie sur un vécu professionnel qui se nourrit du sel même du réel. En effet, l’auteur, ancien professeur de Français à Paris, a profité de ses premières années d’enseignement pour composer son récit et l’inscrire par son oralité, dans une veine réaliste des plus marquantes. De plus, scénariste, mais aussi acteur principal du métrage puisqu’il reprend « son »propre rôle, notre homme a su également profiter de ses autres activités - critique aux Cahiers du cinéma – pour contribuer à l’ampleur particulière de cette œuvre définitivement collective. Ensuite, Laurent Cantet par son talent et le choix d’une mise en scène aussi immersive que signifiante a su faire fructifier en images toute la force du bel ouvrage de l’auteur nantais.
En effet de sa sortie de l’IDHEC (l’ancêtre de la FEMIS) à ses premières fonctions d’assistant auprès de Marcel Ophuls, celui à qui l’on doit
Ressources humaines et
L’Emploi du temps s’est progressivement imposé comme un cinéaste à ne pas négliger. Ainsi, même si
Vers le sud fut difficilement reçu et compris, son talent ne pouvait s’être dissous et n’attendait in fine qu’un projet d’envergure pour pleinement s’exprimer. Le scénario d’
Entre les murs fut celui-ci. Et la proximité de François Bégaudeau ainsi que sa compréhension ne firent que renforcer et accompagner une pensée cinématographique aussi puissante que singulière.
Cependant, ce qui fait plus sûrement la force de ce métrage, outre ce duo des plus efficaces, c’est inévitablement l’universalité du propos raconté et la profonde humanité dont il transpire. Ainsi, le récit d’une classe et d’un ensemble d’élèves si hétérogène renvoie effectivement chacun à sa condition d’ancien étudiant. Et cela d’où qu’il soit et quelque soit son âge. De surcroît, en inscrivant son histoire dans un dispositif qui par son découpage confronte plus qu’il n’assemble,
Entre les murs offre une lecture au sens évident. Enfin, en sus de sa réjouissante mixité, il s’appuie sur une bande de jeunes formidable. Recrutés parmi les élèves du collège Françoise Dolto, ces derniers sont en effet les grands triomphateurs du métrage. Formés au jeu de l’improvisation et très encadrés ensuite lors du tournage, ces derniers insufflent une considérable énergie au métrage et lui apportent une formidable sincérité.
Dès lors, une fois tout ceci assemblé, on n’épuise certes pas les raisons de ce succès inespéré mais une explication globale semble se rapprocher : Entre les murs a cette puissance seule qui fait les grands films et témoigne d’un amalgame des plus réussis. En définitive, la Palme d’Or 2008 aussi surprise soit-elle ne fut peut-être pas le meilleur film en compétition l’année passée mais assurément c’est elle qui réunissait a posteriori le plus de raisons pour toucher et emporter l’adhésion du public, et plus sûrement du jury.