Dans le cinéma de Teruo Ishii, tout n’est que chair et sang, vice et vertu, transgression et morale. La sortie de trois de ses films en coffret DVD rappelle que les vierges de Shogun ont connu l’enfer des tortures pendant les orgies sadiques de l’ère Edo. Evénement. Chez Teruo Ishii, les "femmes criminelles" sont marquées au fer rouge pour faire jouir les cinéphiles les plus vicieux. Dans ses films cul-cultes, il était moins question de
pinku eiga que de
Ero-Guro, contraction japonaise désignant le courant littéraire et cinématographique "érotique grotesque". Dans les années 60, il était devenu le maître des luxures sadomasochistes après avoir travaillé aux côtés de Mikio Naruse qui lui a beaucoup appris (c’était un grand fan de
Nuages flottants). Assistant caméraman à la Toho et assistant réalisateur à la Shin Toho, il ne réalise son premier long-métrage qu’en 1957 et en signe huit d’affilée la même année. Cinéphile boulimique, Teruo Ishii dévore du cinéma en provenance de contrées différentes (il vouait notamment un culte aux films de Julien Duvivier). Comme d’autres confrères, il rejoint la Toei au moment où elle recherche des talents pour réaliser des films de yakuzas. Ainsi,
Prisonniers d’Abashiri, tourné en ToeiScope 2.35 N&B, dans lequel il dirige Ken Takakura, révélation devenue star nationale du jour au lendemain.

C’est le premier d’une longue série ayant fait florès au Japon (on relève pas moins de 18 épisodes). Le troisième épisode – sur la dizaine qu’il a réalisée - reste son préféré. En plus d’avoir été un énorme succès au Japon, c’est le dernier qui lui donne la sensation de créer une œuvre totalement personnelle. Il donne également à l’acteur Arashi Kanjuro, vu dans les films historiques de la série "Kurama Tengu", le rôle du vieux criminel incarcéré que ses co-détenus envisagent de tuer. Ça marche mais ça dérange. Preuve que malgré son succès, le film continue de heurter : la chanson du film, adaptée d’une chanson réelle, anonyme et collective que chantaient les détenus, reste toujours interdite de diffusion télévisée et radiophonique aux concours télévisés de chansons pendant les fêtes de fin d’année : elle contient des termes tabous, dont l’emploi est réservé au milieu Yakuza. Mais c’est avec ses huit films érotiques, regroupés sous le titre générique
Joys of Torture et tournés en ToeiScope-Eastmancolor, qu’il connaîtra une reconnaissance internationale. Dans le coffret, trois sont disponibles :
Vierges pour le Shogun (1968),
Orgies sadiques de l’ère Edo et
L’Enfer des tortures (1969).
Le premier,
Vierges pour le shogun, dissèque les jeux de pouvoir entre les différentes cours dans le château d’un shogun. Il peut être perçu comme une introduction thématique et esthétique à la série avec une mise en exergue sur le système de domination et de soumission physiques et morales. En comparaison et en ce qui concerne les sévices corporels, c’est le moins sulfureux des trois.
L’enfer des tortures marque une avancée et une aisance dans le style. Il concilie de manière baroque le sexe et la violence en insistant sur les tatouages, sur la chair, en accentuant le sadisme avec notamment une scène d’écartelement judicieusement placée à la fin, suffisamment intense pour marquer durablement l’esprit. La seule faiblesse, c’est que la volonté de créer du spectaculaire s’exprime au détriment du contenu qui ne révèle rien de nouveau sur l'ére Tokugawa. Teruo Ishii continue de déranger. Pendant le tournage, des tracts de protestation circulaient dans les studios et d’aucuns se plaignaient de ses frasques dans la haute sphère politique.
Fragmenté en trois segments,
Orgies sadiques de l’ère Edo raconte le cérémonial sadomasochiste et d’autres perversions sexuelles dans un Japon féodal. C’est le plus poétique de tous. Graphiquement, on en retient une scène hallucinante de césarienne sauvage au milieu des flammes, ainsi que des tortures déjà expérimentées par le passé dans
Femmes criminelles (les piments enfoncés dans les parties les plus sensibles). D’autres séquences accentuent son romantisme caché. Ici, les trois histoires d’amour (une fille placée dans un bordel par son amant qui la trompe avec sa sœur; une femme violée succombe à des étreintes avec des freaks; une concubine maso est traquée par un Shogun) se suivent avec des transitions douces qui permettent de maintenir l’atmosphère et un crescendo dans l’intensité érotique. Le vrai leit-motiv entre ces films, c’est l’importance du tatouage qu’il faut traduire comme un signe traditionnel de richesse et d’endurance. A l’époque des Tokugawa, seuls ceux qui étaient assez riches pour payer le tatoueur et assez endurants pour supporter jusqu'au bout la souffrance physique provoquée par son travail pouvaient paraître en société avec cet embellissement. Et les autres, ceux à qui ces deux qualités faisaient défaut, étaient méprisés.

Ceux qui ne connaissent pas ce cinéma-là pourront y découvrir une bombe de sensualité: l’actrice Masumi Tachibana, que le cinéaste a rencontré à Kyoto dans les studios de la Toei pendant qu’elle tournait une série historique pour la télévision. Elle n’avait pas une réputation ni un nom à cette époque mais elle est rapidement devenue une star du genre
Ero-Guro. Pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin, il faut également découvrir
L’effrayant docteur H. où Teruo Ishii explorait avec encore plus de trouble et d’élégance sa fascination malsaine envers les êtres difformes aux mains de beautés fatales et lorgnait alors vers une poésie proche de l’univers de Edogawa Rampo (
La Bête Aveugle, de Yasuzo Masumura) en adossant la beauté et la laideur avec de les lier dans une même étreinte coupable. Ceux qui étaient présents à l’Etrange Festival il y a cinq ans se souviennent sans doute de Teruo Ishii, de sa silhouette bizarre et de son visage débonnaire. Avant de mourir, il confiait avoir toujours eu envie de réaliser un remake japonais de
Il était une fois en Amérique, de Sergio Leone (le film qu'il préfère au monde). Pour lui, ce devait être un testament.