Par - publié le 13 mars 2008 à 09h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h35 - 1 commentaire(s)
Au départ, Richard Elfman a filmé en 16mm une dizaine de numéros musicaux pastichant le jazz ou la culture juive. Ces numéros étaient interprétés par la troupe et il les a regroupés sous le titre The Hercules Family. Au fil du travail, il a décidé de réaliser un long en 35 dont la structure s’apparenterait à une succession approximative mais cohérente de sketches musicaux mis les uns à la suite des autres, basées sur les concepts des courts. Petit à petit, une histoire a pris forme. Celle d’une famille barrée qui emménage dans une maison dont la cave possède une entrée vers la cinquième dimension (baptisée par les personnages «zone interdite»). La fille bimbo qui revient à peine de ses études en France (Marie-Pascale Elfman, régal de personnage Arielle-Dombasldien) profite de l’occasion pour la visiter et rencontrer tout un univers loufoque et festif régi par le roi Fausto (un nain) et la reine Doris (une névrosée autoritaire). Le résultat donne Forbidden Zone, disponible en zone 2 chez Le chat qui fume, et c'est Elfman lui-même qui en parle le mieux.


LE MAGIC CIRCUS
"A l’âge de vingt ans, je vivais à Berkeley en Californie. Un après-midi, je suis allé au cinéma du coin pour voir Les Enfants du paradis. Une fois sorti de la salle, je suis immédiatement retourné voir ce film de trois heures. Quelque chose dans le chef-d’œuvre de Marcel Carné qui évolue dans le monde théâtral français coloré du passé a agi comme un catalyseur dans mon esprit. Plusieurs mois plus tard, le hasard m’a amené à Toronto où se tenait le Festival du Théâtre Nouveau. Le Grand Magic Circus se produisait dans la rue pour promouvoir leur participation au Festival et je pouvais aisément les visualiser devant le Théâtre des Funambules. Il leur fallait un percussionniste pour leur performance et comme par hasard et j’étais un percussionniste Afro-Américain professionnel. Tout en œuvrant en tant que musicien, j’ai persuadé le directeur, Jérôme Savary, de me laisser faire un numéro complètement fou de pantomime déguisé en femme sur la Gnossienne #1 d’Eric Satie. Le numéro fut un succès et je suis retourné en Californie après. Quelques temps plus tard, j’ai reçu une lettre de Jérôme Savary me disant qu’il avait reçu un financement conséquent pour leur prochaine production à Paris Cité Université. Est-ce que j’avais envie de les rejoindre en tant que membre permanent? Je ne savais pas qui m’attirait le plus – Baptiste ou Frédéric Lemaître! Jérôme Savary est l’une des personnes les plus fascinantes que j’ai jamais rencontrées. Charmant, brillant, parfois un vrai filou – il a réussi à mélanger toutes sortes d’éléments théâtraux traditionnels pour y ajouter une bonne dose d’absurdité et une pincée de cirque afin de créer une vision totalement originale."


DANNY ELFMAN DANS LA FRENCH ZONE
"Les performances du Magic Circus à la Cité Universitaire ont rencontré un franc succès – je crois que l'on a joué devant une salle complète de huit cent personnes pendant six mois avant de tourner en France et le reste de l’Europe. Puis, on est revenu à la Cité Universitaire pour rejouer pendant six mois. Bien que Marie-Pascale et moi avions un appartement dans le cinquième arrondissement, on travaillait tellement que je n’ai pas eu le temps de visiter les musées et les grandes galeries de Paris avant plusieurs années. Je me souviens d’une soirée en particulier où on jouait devant une salle complète et Jérôme Savary avait bu avant de monter sur scène. Soudain, en plein milieu du numéro, Jérôme est sorti de scène en courant. Nous sommes restés figés pendant un petit moment, incapable de continuer le numéro sans l’acteur principal. J’ai donc improvisé en attrapant mes percus Conga et mon frère Danny (vous ai-je dit que son premier travail fut pour le Magic Circus?) et à nous deux, on a diverti un public ravi le temps que Jérôme revienne sur scène quelques minutes plus tard, après avoir vomi dans l’entrée du théâtre. Jérôme aimait à improviser pendant certaines chansons. Notre violoniste, musicien à l’Opéra de Paris, avait un son merveilleux sur son instrument mais ne pouvait jouer que les notes exactes écrites sur sa partition. Mon petit frère Danny venait de finir sa scolarité et nous a rejoints Marie et moi à Paris. Danny a une éducation musicale peu commune dans le sens où il n’en a pas eu. En grandissant, il n’a jamais eu d’instruments ni pris de leçons, il ne s’y intéressait pas spécialement, ne s’achetait pas de disques, ne jouait pas dans des groupes, n’allait pas dans des concerts… rien de tout ça. On lui a offert une guitare pour ses seize ans. Un mois plus tard, il pouvait rejouer toutes les notes d’un solo de Django Reinhardt. On lui a acheté un violon et un mois plus tard, il suivait à la note près l’accompagnement musical de Stepan Grapelli (notre violoniste). Il n’était pas au même niveau tonal de Stepan mais le rythme était parfait et ça sonnait vraiment bien. Et comme Danny avait un don inné pour l’improvisation immédiate, il a donc eu une place de violoniste avec le Magic Circus. Danny et moi ouvrions la soirée avec moi aux percussions et lui au violon électrique et c’était sa toute première composition musicale (je crois que mon frère est un bon cas d’étude pour la réincarnation mais je dévie du sujet).


LA FRANCE
"L’accent français pour celui qui s’essaie à l’anglais est absolument charmant. Marie-Pascale n’a jamais perdu son accent français mais les américains adorent. Moi, par contre, avec mon accent à la Jerry Lewis, ça ne va pas du tout quand je m’essaie au français, alors… En fait, je n’ai jamais étudié la langue, je l’ai apprise sur le tas. Je serais incapable de faire la différence entre de l’argot et la belle langue de Molière. En ce qui concerne la vie en France, j’adore ! Mon fils, Louis, et sa mère, Marie-Pascale, passent leur temps entre la France et Los Angeles. Je prévois de faire la même chose un jour. Sans vouloir verser dans le mysticisme, la première fois que je suis allé à Paris, j’ai eu une sensation de déjà-vu (peut-être ai-je vendu des cacahuètes devant le Théâtre des Funambules?). L’utilisation de "La Marseillaise" dans Forbidden zone vient entièrement de mon frère qui a composé la bande originale. Puisque les personnages du Roi et Frenchy jouent sur leurs origines françaises, je suppose que Danny a choisi quelques notes de "La Marseille" afin de le souligner. Pourquoi le roi nain de la Sixième Dimension s’avère être français est une toute autre question (ou peut-être que je n’ai fait qu’incorporer les accents français de deux de mes acteurs plutôt que de les cacher).


MYSTIC KNIGHTS OF THE OINGO BOINGO, HERCULES FAMILY
"Mon travail avec le Magic Circus a mis le feu aux poudres de ma créativité et m’a incité à créer mon propre groupe musical et théâtral, les Mystic Knights. Le nom «Mystic Knights» nous est venu de l’Amos‘n Andy Show, une émission radio devenue ensuite une émission télé sur des personnages blacks de Harlem des années 1930-1950. Les gars faisaient partie d’un club privé comique intitulé « Mystic Knights of the sea ». Quant à "Oingo Boingo", c'est juste un nom à consonance rigolote, je crois. Avec le temps, le groupe s’est réduit pour se muer en un groupe de rock. Forbidden Zone est vraiment une façon de préserver ce que nous faisions sur scène (avec sans doute un peu de folie en plus). Pour le financement, Marie-Pascale et moi achetions de vieilles maisons que nous retapions avant de les revendre. Des amis et collègues ont également investi un peu (ce sont les seules méthodes légales dont je peux vous parler). Quelques centaines de milliers de dollars (lorsque le dollar avait encore de la valeur !) ont servi au budget. La majeure partie du budget a servi à payer pour l’animation et les droits musicaux – il ne nous restait ensuite presque plus rien pour le tournage. Tous les décors ont été créés par Marie-Pascale sur du carton ! Le tournage a duré trois ans, montage et post production inclus. Nous avons arrêté puis repris en fonction de nos finances. Les syndicats de Hollywood ont tenté d’arrêter le tournage – certains des dirigeants ont dû être payés (ou leurs petites amies ont eu un rôle). Notre lutte pour avoir de l’argent a toujours été la chose la plus dure à gérer. Mais j’avais une équipe technique et des acteurs merveilleux qui n’ont jamais baissé les bras. Susan Tyrell et Hervé Villechaize étaient d’anciens amants. Ils avaient souvent de terribles disputes où je devais les séparer et ils canalisaient ensuite toute cette énergie dans leur jeu. Susan et Hervé étaient très attachés au projet. Marie-Pascale jouait la journée et le soir, elle créait et peignait les décors. Hervé lui donnait souvent un coup de main. Ce petit bonhomme avait un cœur gros comme ça!"


ACCUEIL DE LA CRITIQUE
"Certains l’ont compris mais la plupart étaient choqués. Cela ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient déjà vu. L’une des choses que m’a appris Jérôme Savary était de ne jamais cacher les erreurs mais de les incorporer dans l’ensemble. Pour Forbidden Zone, j’avais des acteurs professionnels et d’autres complètement amateurs. Je ne les encourageais pas à être bons mais les poussais plutôt dans le sens inverse. Pour plus d’effets comiques. Beaucoup de critiques n’ont pas compris mon humour. A sa sortie, le film fut un insuccès voire un désastre total. Aux Etats-Unis, nous souffrons de la maladie du politiquement correct. On peut ridiculiser certains aspects de la société mais jamais se moquer ouvertement de tabous comme les ethnies, les races ou la sexualité. Le politiquement correct était très virulent en 1982 quand Forbidden zone est sorti. Il a été banni de certaines universités, des cinémas ont reçu des menaces. Le film a donc été battu mais jamais à mort. Heureusement, des étudiants gardaient le film en vie grâce à des cassettes pirates mais je ne suis au courant que depuis quelques années. J’ai même été surpris de découvrir que le film avait rencontré son public. La récente ressortie aux Etats-Unis a été un grand succès et j’ai été invité à en parler sur divers campus un peu partout. La vie est décidément étrange."
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