Voici plus de six mois sortait dans nos salles un film italien qui venait d’être salué par le très prisé Festival de Cannes. Signé Matteo Garrone et récompensé avec raison par le Grand Prix,
Gomorra venait sidérer le monde, après avoir été adapté du brulot homonyme qui fit connaître Roberto Saviano. Traitant de la Camorra et de la ténébreuse gangrène sociale qu’elle distille, le métrage se donnait alors plusieurs missions : dire, révéler et impacter en s’appuyant sur le primat d’une réalité à peine remaniée pour être reçu comme une éloquente fiction. Or, force est de constater, au regard de sa réussite dans les salles et de sa réception critique, que le film fut apprécié, voire plébiscité. A l’occasion de sa sortie en DVD, il semblait donc opportun de revenir sur la révélation de son auteur, celui à qui l’on doit ce grand film qu’est
Gomorra.
Un film signé par un auteur férocement italien Se déroulant dans un contexte napolitain et typiquement mafieux,
Gomorra d’emblée choisissait, dans sa volonté d’adapter son propos à l’écran, un cadre exemplaire. De ceux auxquels on échappe peu lorsque l’on veut donner du cachet à ses films. Or, loin d’être référentielle ou symbolique dans l’accessoire, cette localisation répond autant à une contrainte qu’à la volonté de son auteur. Tout d’abord, rien ne valait mieux que de se placer en plein dans les localités énoncées et visitées par le narrateur de l’ouvrage d’origine. Ainsi, à la lisière d’un documentaire qui réinvestirait les lieux, tout du moins leur proximité,
Gomorra se donne d’emblée une véritable intention, celle d’une envie de naturalisme et vérisme. Au point que l’image à l’écran se pare à dessein des habits de la vérité et donne l’impression d’y être. Et pourtant, astreint à répondre à certaines contingences et à une obligation de sécurité,
Gomorra a dû faire face à la réalité d’une Camorra en action et qui déteste qu’on l’évoque pour de sombres desseins.
Se plaçant dans la lignée d’un Francisco Rosi (
Le Christ s’est arrêté à Eboli, Salvatore Giuliano, Lucky Luciano) pour le choix d’un tel arrière-plan et de lointains cousins comme Francis Ford Coppola si l’on songe aux épisodes siciliens de son film
Le Parrain, Matteo Garrone reprend une culture proprement italienne, ici impossible à négliger. En effet, par instants, sa volonté de recréer le « vrai » par la fiction augure de l’impact rossellinien mais tout autant, s’inscrit-elle dans la perspective de films aussi marquants que
L’affaire Mori de Pasquale Squittieri.
De même,
Gomorra se situe par l’actualité de ce qu’il raconte dans une veine récente du cinéma italien, plus polémique et moderne que tout ce qui fut fait quelques années auparavant. Ainsi, pendant plus sobre et réaliste d’
A Casa nostra, Matteo Garrone renoue avec les seventies et ne peut renier qu’aujourd’hui, son film se place politiquement entre
Il Divo et
Le Caïman, même si le ton et la manière de présenter et raconter diffèrent sensiblement. En effet, moins caricatural et défaillant que le film de
Nanni Moretti et plus classique dans sa narration que celui de Paolo Sorrentino,
Gomorra n’en reste pas moins l’un des parfaits exemples d’un cinéma transalpin revivifié et renaissant. Un cinéma à l’écoute de ses contemporains et prompt à dialoguer avec les anciens. Pour s’en convaincre autrement, il suffit de se remémorer deux films de Luchino Visconti,
Rocco et ses frères et
Le Guépard pour trouver dans la peinture qu’il fait, la marque d’une fidélité et d’une envie de montrer débarrassée de toute censure et plus intéressé que tout autre à l’esthétisme de ce qui est cadré.
Loin d’être comme tous les autresEt pourtant, outre son seul propos et sa manière de l’énoncer,
Gomorra témoigne aussi d’une véritable singularité, celle qui est conférée aux cinéastes de talent. En effet, chaque choix de valeur de plan, chaque plan séquence répondent avant tout à deux ambitions : se placer dans l’urgence brute d’une représentation maîtrisée et ne pas répéter pour créer autrement. C’est d’ailleurs en affirmant cela que l’on se rend compte de l’importance de la formation artistique initiale du réalisateur. Issu de la peinture et entouré d’hommes qui lui ressemblent comme Gianni di Gregorio, notre homme sait indubitablement ce que stylisation veut dire. La séquence digne d’
Apocalypse Now qui voit deux jeunes garçons en short tirer à l’arme lourde est en cela suffisamment plastique et impressionnante pour nous en convaincre. De même, quiconque l’interroge sur ses intentions le verra indéfectiblement répondre qu’il aime le cinéma mais qu’il lui préfère l’art de la peinture et du dessin. Par conséquent, plus subtil et sobre dans ses représentations qu’un
Michele Soavi et tout en même temps moins prompt au stéréotype Scorsesien, l’auteur de
L’Etrange Monsieur Peppino impose une belle originalité au sein du microcosme italien.
Une œuvre de metteur en scène, une merveille de narrationPar ailleurs, sensible à l’écriture et soumis aux rudes difficultés de l’adaptation, notre esthète transalpin n’en est pas moins un metteur en scène intéressant. Capable de laisser ses comédiens improviser et s’investir, il reste un directeur d’acteurs à la fois écouté et exigeant. Comme en témoignent les suppléments du film présents sur l’édition DVD, Matteo Garrone sait ce qu’il veut et a toujours une idée pour l’obtenir. Cependant, loin d’être inflexible, l’auteur sait rester ouvert et accepter de voir sa vision du plan évoluer. Mais ce que l’on lui reconnaît plus sûrement encore c’est sa capacité à créer des conditions idéales pour qu’émergent tant en images qu’en actions, une histoire et les conditions de son impact. En effet, décider au sein d’une polyphonie de raconter avec sobriété et originalité, les ravages de la mafia et la litanie de ses trafics n’était pas chose aisée. Mais se targuer de lui donner en sus un cadre et un rythme à même de l’habiter relevait de la gageure. Or, c’est ce que sont parvenus à concrétiser Matteo Garrone et son équipe sur
Gomorra. En mêlant les tempos, les récits et les trajectoires. En mariant les espaces et leurs détournements. En sachant se défaire de tout ce que l’on sait de la mafia pour mieux la représenter à nouveau.
C’est donc maintenant avec une certaine impatience et quelques craintes que l’on attend le retour de notre réalisateur, par ailleurs producteur du film,
Le déjeuner du 15 août, destiné à sortir prochainement. En effet, les déceptions sont souvent douloureuses aux lendemains de telles consécrations. Ainsi, pour savoir si l’homme confirmera l’essai
Gomorra ou s’il a simplement su se mettre à la hauteur d’un sujet particulièrement fort, il ne nous reste plus qu’à attendre et espérer que Matteo Garrone saura renouveler une si prometteuse réalisation.