Gypsy Caravan est avant tout une des plus belles déclarations d'amour cinématographique envers la musique Gyspy et ses musiciens. Sa réalisatrice, Jasmina Dellal, nous invite à un véritable voyage initiatique au cœur de la culture tzigane. 5 groupes, 5 cultures, 5 approches différentes de la musique, et pourtant tous sont réunis autour d'une tournée incroyable de plus de six semaines, sillonnant les Etats-Unis.
La musique tzigane s'affiche sans concession, que ce soit sur scène, en coulisse ou bien sur la terre natale de chacun des artistes. Un joli pied de nez qui pourrait servir amplement de leçon cinématographique à plusieurs réalisateurs qui ne vont pas bien loin, cherchant uniquement à réaliser un film "live", à l'image du dernier Scorsese.
Shine a Light se veut être la meilleure alternative à la captation dans les conditions optimales d'un concert des Rolling Stones. L'exercice de style est réussi sans conteste : hélas, il en oublie la principale chose, la musique. A contrario de Scorsese, la caméra de Jasmina Dellal sait véritablement écouter la musique et la restituer au plus près, sans jamais la dénaturer. Le dispositif de
Shine a Light tombe dans la démesure, cherchant à capter la moindre note visuelle du quintette de rockeur. Hélas, il en oublie en chemin la spontanéité et la simplicité de la musique interprétée par les musiciens sur scène. La caméra de Scorsese reste trop souvent sourde face au rock endiablé des Rolling Stones.
Au triangle constitué par le live, les coulisses et la genèse de la musique, répond la triple rencontre entre le public, les groupes et la musique. Celle-ci, en maîtresse de cérémonie, possède tellement ses interprètes qu'elle fait partie intégrante de leur vie. Lorsqu’une grande partie des musiciens gyspy est contrainte à passer la nuit derrière les barreaux (pour des raisons de passeports non-conformes), chacun ne peut s'empêcher de taper un medley pour lutter contre la morosité ambiante, ce qui donne lieu à un moment mémorable pour la réalisatrice Jasmina Dellal et aussi pour les policiers de la douane. Totalement abasourdis, ils ne comprennent pas du tout ce qui se passe. Décidément, rien ne peut arrêter la musique tzigane, excepté la mort évidemment. Et ce n'est pas le célèbre violoniste Nicolae Neacþu qui dira le contraire. L'homme joua de son instrument jusqu'à son dernier souffle. Et c'est tout naturellement qu'il fut enterré dans sa Roumaine natale avec pour compagnon de l'éternité son fidèle violon. À l'écouter et à le voir sur scène avant son tragique décès, il semblait retrouver subitement une seconde jeunesse lorsqu'il se mettait à frotter l'archer sur les cordes de son compagnon de route.

Car, avant tout, l'une des principales qualités de la musique tzigane est l'improvisation. Une construction musicale que l'on peut retrouver aussi dans le jazz et qui fait de chaque concert un événement unique. Il n'est pas étonnant que le plus intéressant dans la discographie des plus grands groupes de jazz et tzigane soit les concerts qui y tiennent une place prépondérante. Et pour certains, le live est devenu l'essence même de leur art, à l’image du monumental pianiste Keith Jarrett. Le talent et la virtuosité des musiciens y sont pour beaucoup, sortant du sempiternel "couplet refrain couplet refrain " qui constitue 80% des musiques actuelles. La musique tzigane peut se jouer des fausses notes, car elles ne sont jamais dissonantes entre les mains d'un véritable musicien. Ce n'est pas étonnant que le sous-titre du film soit : «
Quand la route est sinueuse, on ne peut pas marcher droit ». Une jolie métaphore qui souligne tout le débordement et les écarts pris par cette musique.
Mais l'un des thèmes les plus pertinents qu'aborde
Gyspy Caravan reste la manière dont la population Rom et leur musique sont passées à la moulinette des préjugés et ce, depuis bien trop longtemps. Les a priori sur les Roms sont légions, ayant eu un impact dramatique en des temps plus funestes comme sous le régime nazi. Les stéréotypes et autres idées reçues qui gravitent autour de la population Rom ont la dent dure. Et les lois en France à l'encontre des "gens du voyage" (la manière politiquement correcte de nommer cette population nomade) sont là pour le prouver. L'intervention en guest star de Johnny Depp n'est pas étrangère à cela. Son témoignage dénote une profonde affection pour les Roms qui ont croisé son chemin lors de ses précédents tournages. Un discours éclairé et éclairant d'un des plus grands acteurs qui milite pour la cause Rom. La bêtise humaine est clouée au pilori par un Johnny Deep inspiré et qui ne mâche pas ses mots (ce dont on peut profiter plus amplement dans les suppléments du DVD). Une parole juste qui fait mouche. Une parole qui résonne lourdement et qui vient amoindrir l'esprit jovial ambiant. Une manière de rappeler qu'au-delà de la musique, les individus viennent de 5 pays européens différents, que certains drames humains se passent en dehors des planches, en dehors des coulisses, dans le cœur même des terres où la plupart des artistes de Gyspy Caravan ont vu le jour.
