Par Kevin Dutot - publié le 21 juin 2008 à 16h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h41 - 20 commentaire(s)
Lors de la sortie en salles du film de Francis Lawrence en décembre dernier les avis furent partagés lorsque la question « est-ce une bonne adaptation ? » fut posée. Entre ceux qui prétendaient avoir lu le bouquin et criaient au scandale pour légitimer leur haine contre le film, ceux qui avaient réellement lu le livre et qui restaient perplexes face au résultat final et les derniers, qui ont découvert l’histoire en même temps que la sortie du film, les avis se sont multipliés pour créer une sorte de cacophonie dans laquelle il était difficile d’en trouver un valable ! Concrètement, quelques magazines spécialisés sont parvenus à construire un pont intelligent entre l’oeuvre littéraire et l’adaptation cinématographique, d’autres ont déclaré rapidement : c’est loupé, rien à voir avec le bouquin d’origine, à jeter... Un peu pressé. Car il n’y a certainement rien de plus difficile que de mettre en images un ouvrage aussi culte et reconnu dans le monde entier comme une pièce maîtresse du roman d’anticipation et de science-fiction. L’auteur de ces lignes vous l’avoue immédiatement : le livre n’a pas forcément toutes les qualités requises à ses yeux pour être célébré comme tel. Si l’on met de côté l’excellente idée de départ et notamment le sentiment de solitude exacerbée présent tout au long de l’ouvrage, les faiblesses d’écriture révèlent néanmoins certaines limites au livre de Richard Matheson qui ne parvient pas toujours à toucher juste et passe parfois à côté de son sujet. Ne brulez pas immédiatement votre PC, je suis le premier à reconnaître les grands talents de novellistes de l’auteur américain mais son Je suis une légende possède (comme certaines grandes oeuvres) des imperfections... Il est donc important de lire cette petite chronique comme un texte à la première personne et comme une double critique confrontant deux formes artistiques : la littérature et le cinéma. On repose donc la question à l’occasion de la sortie en DVD de Je suis une légende : le film est-il une bonne adaptation ? Oui. Explications...



Commençons par le plus évident... Je suis une légende de Richard Matheson est un roman sur un individu seul et isolé, torturé par de vieux démons matérialisés par une bande de vampires dont la barbarie semble disparaître au profit d’une conscience. Au fur et à mesure, l’homme tente de trouver un équilibre entre sa folie croissante et sa peur lui faisant office de bouclier ! Les pages du roman évoquent la soiltude comme rarement un ouvrage de science-fiction l’aura représentée, elles mettent en exergue un homme dont on ignore toute réelle raison de vivre. Le destin de cet être est tracé dès les premières lignes. Il vit seul et mourra seul... Il deviendra ainsi une légende, dernier représentant de l’espèce humaine sur Terre et dernier rappel de la raison de l’ex-maillon fort de la chaîne alimentaire. Ainsi, si l’on se concentre sur cet aspect fondamental du roman de Matheson, le film de Francis Lawrence parvient parfaitement à faire ressentir ce sentiment profond de retraite et de recueillement. Ne passons pas à côté d’une qualité primordiale du film : la prestation de Will Smith est d’une rare justesse et assez fine pour nous arracher de chaudes larmes dans ses instants les plus intimes. La folie du personnage principal, malheureusement moins développée dans le roman de Matheson reste ici en filigrane constant... Il se crée un univers imaginaire avec des mannequins de cire, fantasme une société chimérique dans laquelle il n’aurait pas tant de pouvoir. Son humilité n’est pas dûe à sa solitude, c’est un homme profondément meurtri que l’on suit et se refusant de vivre dans le faste, il continue symboliquement à louer des vidéos pour se construire un semblant de vie. Alors que le roman de Matheson s’intérressait autant aux sciences permettant de résoudre les mystères de ces êtres anonymes (sur plusieurs dizaines de pages un brin superflues), le film se permet quant à lui de se concentrer sur son personnage central et d’en tirer un portrait fascinant. Non pas que le personnage soit seulement esquissé dans l’oeuvre de Matheson mais il faut admettre que le choix scénaristique de canaliser l’énergie du film autour de Neville constitue un changement passionnant entre le livre et le film.



Finalement, il nous est complètement égal de connaître la véritable nature des assaillants puisqu’ils sont avant tout une matérialisation des peurs profondes du personnage principal. Peu importe qu’ils craignent le soleil, l’ail ou les crucifix, ce qui importe c’est qu’ils constituent une force puissante aux yeux de Neville. Une force qu’il cherche à maîtriser plus qu’à anéantir... Vainement, il tente ainsi de trouver un remède à un virus (on n’évoque jamais la race de vampire dans le film) afin de trouver un but à son existence. Une fois de plus, le film tente d’élaborer un personnage profond dont le retranchement pousse à se créer de nouvelles bases d’existence. Il n’est pas un chasseur, ni même un braconnier, il est simplement un homme tentant de garder un minimum d’honneur et de distinction dans un monde qui ne lui demande rien ! Nous sommes littéralement dans la construction d’un protagoniste stérile fait d’illusions et de désespoir. A ce niveau, la réussite du film est indéniable...


D’ailleurs, le choix d’offrir une place plus importante au chien dans le film n’est pas anodin. N’y voyons pas une réponse aux requêtes de l’industrie hollywoodienne, ni même une caution pour une éventuelle peluche de Noël, cet élément vivant permet uniquement au scénario d’avancer graduellement et de constituer un véritablement élément dramatique au coeur du film. Le cinéma est avant tout une question de rythme et de tension, il est important de comprendre que l’omniprésence du chien constitue bien plus qu’une astuce de scénario mais bien une interprétation de l’état d’esprit de Neville. Sans le chien, il n’y aurait certainement pas eu de film et pas de Neville. Car si le livre n’explique pas réellement pourquoi le personnage principal ne s’est tout simplement pas tiré une balle après la disparition de tout son entourage, il est plus évident pour le public de se projeter au sein d’un protagoniste portant son amour sur une âme vivante, aussi errante que lui. Le jeu de l’adaptation cinématographique impose de cerner ce qui pourrait permettre au spectateur (qui n’a rien à voir avec un lecteur) de s’identifier au héros. Le chien est ainsi le lien entre Neville et le spectateur, ni plus ni moins... Vous me direz : le pari aurait été fascinant de voir jouer Will Smith seul pendant plus d’1h30. Certes. Mais le résultat aurait été bien plus froid et impersonnel ! Comment ? Quoi ? Un chien qui réchauffe un film ? Kevin Dutot est devenu fou ? C’est quoi ces conneries ? Simplement, il faut comprendre que l’animal, dans la solitude et le désespoir, est certainement la seule issue pour l’être humain de se rassurer sur son utilité. Revoyez Les fils de l’homme et l’importance donnée à nos amis les bêtes : elles constituent un mirage, une tromperie, permettant d’oublier quelques instants notre vanité et notre prochaine disparition. L’homme qui ne peut plus procréer, ou qui ne peut plus aimer, partager ou chérir n’a plus aucune raison de vivre : c’est certainement ce que le scénario du film tente de nous dire. Dans cette optique, le chien devient alors indispensable... Quand il constitue uniquement un court épisode (certainement le plus frustrant et coupable jamais écrit dans un livre, tous genres confondus) dans le Matheson.



Voici ensuite pointer le cas épineux de l’épilogue. Comme nous tous, vous êtes au parfum de la fin alternative présentée il y a quelques semaines sur le net. Fondamentalement, dans une certaine mesure, elle ne change rien au propos du film puisque dans les deux cas, la trahison du titre du livre est toujours présente. Notons néanmoins que la fin de l’ouvrage d’origine laissait terriblement perplexe... Bancale, expéditive et se construisant à partir d’une maladroite missive rédigée en trois minutes, cette fin cavalière et arbitraire laissant le lecteur sur le carreau ne remplissait pas son rôle d’élément de conclusion. Trop brutale et en même temps tellement attendue, cruelle et finalement trop convenue, la fin de l’ouvrage et la fuite de cette jeune femme tombant amoureuse comme on tombe d’une chaise, ne m’avait pas du tout convaincu... Pire encore, elle balayait en quelques pages toute la tension et cette patience littéraire menées par l’auteur tout au long du livre. Dans l’absolu, cette théorie du complot arrivant comme un cheveu sur la soupe aurait pu être bien mieux amenée et aboutie si la fin du livre ne se constituait pas uniquement d’une douzaine de pages. Entre son kidnapping et son éxécution, cinq minutes sont octroyées au lecteur pour digérer cette thèse. Un peu rude... Le film, quant à lui, reste aussi maladroit dans ses dernières minutes et carrément lourdingue sur les derniers plans mais il faut admettre que le scénario ne pouvait aboutir qu’à cette fin. Passons sur la mort ou la survie de Neville, cette donnée ne fait qu’ajouter un élément de dramaturgie et reste dans les deux cas une trahison du livre puisque cette disparition ne possède pas la même dimension que dans le texte. Qu’il meurt ou qu’il survive, il reste une légende pour une toute autre raison : celle d’avoir sauver l’espèce humaine.



Néanmoins, dans un élan quasi optimiste, privilégiant la science à la foi, le film se termine sur une touche positive... Nous sommes loin d’un quelconque happy-end mais bien dans une réinterprétation personnelle du mythe créé par Matheson ! Paru en 1954, le livre recelait en son coeur tous les éléments d’un ouvrage sombre et pessimiste sur la nature humaine, vouée à un échec total. En 2008, il semble que l’Amérique souhaite se relever de plusieurs crises successives et espère encore pouvoir compter sur certains hommes pour sauver leur honneur. Il s’agit d’un homme seul, noir, scientifique et cartésien, cherchant à rétablir une certaine justice et un équilibre entre les races. C’est ici que la fin alternative fascine par son acceptation de l’autre et de la « race ennemie » et du choix délibéré d’une réunification. Pouvons-nous voir ici un écho politique et une dimension sociale au sein de Je suis une légende, portant l’étendard des valeurs méthodiques et rationnelles contre la pensée dogmatique et religieuse ? Il est important d’y réfléchir et de donner une seconde chance à ce film intéréssant qui formellement constitue également une belle avancée dans l’univers du blockbuster américain...

Mais il s’agit là d’un autre débat...
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