Par - publié le 07 mars 2008 à 09h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h28 - 1 commentaire(s)
Reflet bouillonnant d’une Amérique désenchantée, Klute de Alan Pakula s’inscrit dans la grande tradition des thrillers paranoïaques des années 70. Ses qualités sont nombreuses à commencer par son ambiance feutrée, sa bande-son mémorable et sa volonté tenace de tordre le cou aux clichés inhérents au genre polardeux. Encore aujourd’hui, il révèle des secrets que l’on ne repère pas nécessairement lors d’une première vision.



New York, les années 70. John Klute, détective monolithique au bout de son rouleau existentiel (Donald Sutherland), mène une affaire privée: son meilleur ami a disparu. Un seul indice: Bree Daniels, une call-girl (Jane Fonda). Où est-il? Qui est-elle? Klute va dans un premier temps espionner ses conversations téléphoniques avant d’entrer directement en contact avec elle. Et petit à petit, le personnage féminin, si souvent relayé aux archétypes, révèle un caractère farouchement déterminé. Sous les oripeaux du polar savamment agencé et les conventions immuables (détective privé englué dans son quotidien, description d’une mégapole urbaine comme personnage éminent), Pakula tord discrètement les us et coutumes du genre en donnant une grande importance au personnage féminin extrêmement moderne et indépendant, satisfait de sa condition de marginale, qui cache une psychologie complexe. Miss Bree est à la fois outrageuse dans ses propos et torturée en dedans.



Grâce à cette schizophrénie, en alternant scènes psy et sexe, qui font contrepoids aux revendications pragmatiques, Klute cache un portrait de femme insaisissable qui contribue généreusement au suspens. Pas étonnant que le récent et si mésestimé In the cut, de Jane Campion noue des liens intenses avec ce film que ce soit dans la progression de l’intrigue, la caractérisation du personnage féminin ou le look seventies (Meg Ryan en Jane Fonda, Mark Ruffalo en Donald Sutherland). A la différence près que le contexte polardeux passe au second plan pour ne traiter que le portrait d’une femme frustrée et sa révolution érotique. Une autre manière de détourner des stéréotypes. Identiquement, les personnages secondaires sont bien croqués. Parmi eux, feu Roy Scheider s’illustre en proxénète. En contrepartie, Donald Sutherland, inquiétant même lorsqu’il ne fait rien, semble déconnecté, aux antipodes de la nervosité énergique d’un Elliott Gould dans Le privé, de Robert Altman. Avec sa psychologie unilatérale, il ajoute sans en avoir l’air au mystère, justement parce qu’on ne sait rien de lui si ce n’est qu’il est obsédé par son enquête. Point barre.
Marqué par la contre-culture, Klute s’inscrit dans un contexte politique et social précis. A savoir une ère Nixon contestataire entre la guerre du Viêt-nam, les émeutes raciales et l’affaire du Watergate. Cette paranoïa ambiante dépeint la Big Apple sous son jour le plus réaliste et le plus anxieux – toile de fond parfaite pour un polar de cette trempe. Avant d’être réalisateur de grands films américains dans les années 70, Alan Pakula a commencé comme producteur des films majeurs réalisés entre autres par Robert Mulligan. Avec son style vériste, il flirte avec le documentaire; ce qu’il essayera de creuser dans des fictions suivantes comme A cause d’un assassinat, en 74, ou les célébrissimes Hommes du président, en 76 sur l'affaire du Watergate.



Il y a déjà dans Klute l’espionnage avec des micros cachés. Afin de renforcer la puissance atmosphérique, Pakula a bénéficié des talents du chef-opérateur Gordon Willis (David Fincher a toujours avoué avoir demandé à Darius Khondji de s’en inspirer pour Se7en). Il joue sur les cadrages, la durée des séquences, les filtres de couleurs, la musique qui revient de manière obsédante et infernale. Et travaille sa mise en scène en représentant ses personnages claquemurés dans les prisons intérieures de leurs obsessions (il faut voir la manière dont Pakula scrute l’appartement de Bree). Fort d’une liberté autorisée par les studios Hollywoodiens en chute, Klute bouillonne de création et d’intuition, se rangeant sans conteste du côté de ces objets singuliers fomentés entre autres par d’autres cinéastes comme Francis Ford Coppola (Conversation Secrète) ou John Frankenheimmer où l’exercice critique n’est pas incompatible avec les lois du divertissement ludique.



Une veine libertaire et engagée qui a servi d’inspiration à tout plein de cinéastes (les Soderbergh-Clooney, De Niro pour Raisons d’état) qui avec leurs propres moyens ont essayé de disséquer les maux de l’Amérique, loin de l’image policée des rêves. Il faut surtout voir Klute comme un grand film sur la manipulation (Klute-Sutherland manipule les personnes autour de lui pour parvenir à ses fins; Bree-Fonda manipule ses clients par le sexe en brouillant les cartes identitaires). A tel point que le spectateur peine à déterminer qui domine. Ce n’est pas hasardeux. En peignant la réalité d’une société qui n’a plus confiance en ses dirigeants et en exposant l’audace d’un script qui remet en cause la manipulation des masses, Klute tend un miroir pas reluisant. Accessoirement, on peut s’amuser des résonances: il ne s’adresse pas qu’aux américains des années 70. Au fil du temps, il a trouvé un écho extrêmement contemporain. Surtout aujourd'hui et pas qu'aux Etats-Unis.
Vos réactions


  • Affiche 2009 du film Klute

    Klute

    L'histoire : John Klute est détective privé. Un jour, l'épouse et l'associé de son ami Tom Gruneman, disparu depuis six mois, lui demandent de le retrouver. Il se […]

  • klute_vign

Dernières news

Diaporama

logAudience