Passionné de cinéma, Christian Carion intègre tout d'abord une école d'ingénieur au Ministère de l'Agriculture. Parallèlement, il commence à « bricoler des films sans grand intérêt », de son propre point de vue, avant de faire la rencontre du jeune producteur Christophe Rossignon. L'entente est immédiate, à tel point que Rossignon sera même acteur dans l'un de ses premiers courts-métrages, Monsieur le Député. Nous sommes alors en 1999. Deux ans plus tard, Christian Carion passe au format long avec Une hirondelle a fait le printemps et connaît alors un joli succès populaire. En 2005, le public sera une fois encore au rendez-vous pour le film Joyeux Noël, lequel réunit près de deux millions d'entrées. Après quatre années d'absence, le metteur en scène fit enfin son grand retour il y a six mois grâce à L'Affaire Farewell, marquant au passage ses retrouvailles avec le comédien Guillaume Canet (déjà à l'affiche de son précédent long), tout en s'octroyant la présence exceptionnelle d'Emir Kusturica.
L'Affaire Farewell est votre troisième long-métrage, après Une hirondelle a fait le printemps et Joyeux Noël... Vous avez finalement pris le parti de ne jamais réaliser deux fois le « même film », vous aimez passer d'un registre à un autre, d'un genre à un autre, entre une comédie dramatique, un drame historique et aujourd'hui un thriller d'espionnage...
Je n'ai pas l'impression, justement. Pour moi, ces trois films racontent avant tout des histoires profondément humaines. Une hirondelle a fait le printemps se concentre sur le destin d'une femme qui désire changer de vie; dans Joyeux Noël il est question d'une poignée de soldats qui choisissent de s'offrir l'espace d'un instant une parenthèse enchantée ; et dans L'Affaire Farewell, j'évoque l'existence d'un homme qui veut bouleverser le Monde. D'un point de vue thématique, on est tout de même assez proche, même si les films ont par la suite leur propre univers interne. Pour en revenir à L'Affaire Farewell, c'est justement cette idée principale qui me plaisait : un homme, en avril 1981, prend la décision de tout changer, et trois mois après, par sa faute, deux Présidents, pas des moindres, François Mitterrand, Ronald Reagan, sont obligés de se voir. Tel était mon point de départ. Quel personnage, quelle intrigue a pu provoquer un évènement aussi fort ? Ce n'est pas tous les jours que deux hommes comme eux se rencontrent, et ce, dans l'intimité la plus totale. Il ne s'agissait pas d'un rendez-vous officiel. Le plus incroyable dans tout ça, c'est le fait que, d'une certaine façon, nous sommes tous concernés par cette histoire car elle aura pour conséquence, entre autres, la chute du Mur de Berlin. Cela correspond même pour moi au début du XXIe siècle dans l'Histoire des grands évènements. Ce n'est pas le 11 septembre 2001, comme certains le disent... Car Al-Qaïda, pendant la Guerre Froide, c'était juste impossible. Il n'y avait pas la place pour ça. Et je pense que c'est l'effondrement du « bloc » qui a justement permis l'émergence de nouveaux pouvoirs, tel que Al-Qaïda aujourd'hui... Je ne pouvais donc passer à côté d'un sujet aussi fort.
Votre film se présente bien évidemment comme une fiction, pourtant on a parfois l'impression d'assister à un véritable documentaire, qui relate finalement toute l'affaire de A à Z ou presque... Comment avez-vous abordé l'écriture du scénario ainsi que votre mise en scène ? Qu'avez-vous gardé, refusé, ou même ajouté à cette histoire ?
Le scénario était déjà écrit. Il y avait une base. Je l'ai donc récupéré. Quand je me suis intéressé de plus près au sujet, j'ai très vite compris que, de toute façon, nous ne connaissions pas toute l'affaire... Il y a beaucoup de zones d'ombre et cela est d'ailleurs tout à fait normal pour une histoire d'agents secrets... Aujourd'hui encore on entend les rumeurs les plus folles. Certains sont allés jusqu'à me dire que Farewell n'est pas mort... Bref. De mon côté, l'objectif était simple : réaliser une fiction à partir de faits réels. Il y a donc forcément une part d'invention. En revanche, toute la partie politique du film (les différentes séquences entre Reagan et Mitterrand notamment) est authentique car là-dessus nous avons beaucoup de témoignages. Les choses se sont globalement passées ainsi. Pour le reste, il y a certainement des choses vraies, et d'autres dont on n'aura jamais la réponse. Disons que c'est une éventualité. Mais là était tout l'intérêt. C'est le principe même du Septième Art. Le cinéma-vérité n'existe pas. De même, les infos-vérités n'existent pas. Il s'agit toujours d'un seul point de vue. Ici, c'est donc L'Affaire Farewell selon Christian Carion, conséquence de sa propre enquête.
« Nous sommes tous concernés par cette histoire car elle aura pour conséquence la chute du Mur de Berlin. »
C'est la deuxième fois que vous tournez avec Guillaume Canet. Qu'est-ce que cet acteur vous inspire ?
D'abord, une profonde amitié. Ça compte. Au delà, il apporte une espèce de dimension proche du quidam, qui pour moi était nécessaire non seulement pour le film mais aussi pour son personnage. Je le connais très bien donc ça m'a aidé, et du coup j'ai vraiment écrit ce rôle pour lui.
En revanche, c'est votre première avec Emir Kusturica... Un choix d'autant plus étonnant que l'on n'a pas vraiment l'habitude de le voir en tant qu'acteur...
Emir, je ne le connaissais pas personnellement. A l'origine, je n'avais même pas pensé à lui pour interpréter le personnage, mais à un acteur russe. Une star là-bas. Seulement nous avons eu pas mal de problèmes avec les autorités locales (qui, pour la plupart sont des anciens du KGB). Ils connaissent donc très bien cette affaire, à tel point qu'ils ne veulent plus du tout en entendre parler. Ils ont alors fait en sorte que les acteurs russes de renom fuient le projet. Ils ont réussi. Nous n'avons même pas pu tourner à Moscou, excepté quelques plans volés... Et le rôle a finalement été attribué à Emir Kusturica, que j'ai convaincu en une quinzaine de jours !
Comment se sont passés les premiers jours de tournage entre ces deux comédiens, également metteurs en scène, mais provenant d'horizons extrêmement différents ?
Au début, très mal. Emir Kusturica n'a pas fait d'école d'Arts Dramatiques. Il n'a pas, ou très peu, d'expériences dans un rôle d'acteur principal. Il ne sait donc pas bien ce qu'est une répétition de ce point de vue là... Il y avait un véritable monde entre les deux. Guillaume Canet, de son côté, est quelqu'un qui travaille beaucoup, il se prépare davantage. Emir est beaucoup plus instinctif. Ce sont donc deux cultures différentes et il a fallu trouver un équilibre entre eux. Très vite, les choses se sont arrangées, et cela en était même presque émouvant de les voir s'épauler mutuellement.
« Pour les Américains, Reagan, c'est un Dieu vivant. »
Les deux acteurs qui interprètent François Mitterrand (Philippe Magnan) et Ronald Reagan (Fred Ward) sont également saisissants de justesse. Comment les avez-vous choisis ?
Concernant Mitterrand, cela faisait très longtemps que j'avais cette envie de faire un film sur cette incroyable personnalité. Grâce à L'Affaire Farewell, j'en ai eu l'occasion. Et pendant des années, je me suis toujours dit que Philippe Magnan avait dans le regard quelque chose de Mitterrand... J'ai tout de même casté plusieurs acteurs, mais je suis finalement revenu à mon idée initiale. Et pour représenter l'ancien Président, on a tenté une approche plus ou moins similaire à celle de The Queen. On voit très bien que ce n'est pas la Reine. Mais il y a un tel effort derrière pour que l'on y croie que c'en est saisissant. Avec Magnan dans le rôle de Mitterrand, ce fut la même idée, une sorte d'approche anglo-saxonne. Il n'est pas, mais il évoque... Quant à Reagan, nous avons regardé pas mal de vidéos de comédiens susceptibles de l'incarner. Mais là encore, je pensais d'ores et déjà à Fred Ward. C'est un acteur que j'aime beaucoup et je le voulais absolument. Lui non. Il a fallu que j'aille passer trois jours à Los Angeles pour le convaincre. Pour les Américains, Reagan, c'est un Dieu vivant. Encore aujourd'hui. Et de jouer ce personnage dans un contexte aussi grave que L'Affaire Farewell, c'était inimaginable. Contre toute attente, il y avait donc un blocage culturel. Finalement, Fred Ward s'est de plus en plus intéressé au projet et les choses se sont déroulées par la suite sans aucun souci. Il y a même pris beaucoup de plaisir.
Le film n'a pas reçu le succès escompté... Comment l'expliquez-vous ?
Ce qui est sûr, c'est que l'on ne peut pas parler d'échec. Nous avons cumulé près de 800 000 entrées dans toute la France, ce qui demeure un score plus qu'honorable. Je pense que la partie « historique » du film a certainement effrayé une bonne partie des spectateurs. Ce n'est pas un genre qui attire généralement dans les salles obscures. Après, qu'il s'agisse d'un succès ou d'un échec, il est souvent bien difficile d'en expliquer les différentes raisons. De toute façon, L'Affaire Farewell continue d'exister, notamment grâce au DVD. Nous avons cherché à enrichir le contenu du film par un documentaire qui répond à 90% des questions que peuvent se poser le public (celles que l'on entendait d'ailleurs régulièrement lors des avant-premières). Et je trouve cela essentiel. J'ai l'impression d'aller au bout d'un travail. Le film en soi, c'est une chose. Mais l'histoire est tellement mystérieuse que l'on se devait de poursuivre cette étude à travers diverses discussions et autres témoignages.
Quels sont vos projets ?
Je suis encore avec L'Affaire Farewell. On s'apprête notamment à le présenter aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie. Je suis assez impatient de connaître l'accueil du public là-bas, non pas en termes de chiffre, mais surtout pour leur regard. L'Histoire, selon le pays dans lequel vous vous trouvez, varie, encore une fois, pour une question de point de vue. Du côté américain, la chute du Mur ne se raconte pas de la même façon que chez nous. Donc en regardant ce film, les spectateurs d'outre-Atlantique risquent de découvrir ce que l'on pourrait appeler une « autre vérité ». Et parallèlement, je développe mon prochain long-métrage qui s'appelle La Guerre de l'eau et qui évoque la corruption dans le domaine de l'eau potable.
Pour finir, pouvez-vous nous dire un petit mot sur chacun de vos films ? Que vous ont-ils apporté et quel regard avez-vous sur eux aujourd'hui avec le recul ?
Ils m'ont tous apporté énormément et je suis très heureux de les avoir réalisés. Une hirondelle a fait le printemps, c'est surtout une double rencontre, celle de Michel Serrault, monumental, et de Mathilde Seigner que j'adore vraiment. Quand vous faites un film avec deux acteurs aussi exceptionnels, qui plus est un premier long, vous n'en sortez pas indemne, mais c'est du pur bonheur. Joyeux Noël, c'est un peu différent. Il s'agit à la base d'un film militant car il évoque une histoire que l'on ne connaissait pas (d'ailleurs, beaucoup ont tout fait pour qu'elle ne se sache jamais...). J'avais donc cette ambition de vouloir faire sauter le couvercle une bonne fois pour toute, et ce, pour la bonne cause. Enfin, L'Affaire Farewell... De la même façon, c'est un sujet que les gens connaissent très peu. J'ai voulu jouer avec différentes zones d'ombre tout en me replongeant dans des années cruciales, les années 80, celles qui ont vu le Mur s'écrouler et qui ont fait la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Au delà de la performance d'acteurs, je dirais qu'il s'agit d'un film d'espionnage, d'un thriller sans révolver. La tension est certes présente mais jamais violente, pour coller au plus près de la vérité et ne pas rentrer dans les recettes du genre.
Propos recueillis par Gilles BOTINEAU

L'histoire : Trois ans après ses premières aventures au sein de la fameuse banlieue 13, le capitaine Damien est mystérieusement piégé pour possession de drogue. […]
