Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 26 mars 2009 à 02h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 23h32 - 0 commentaire(s)
Lors de leur arrivée l’an dernier en DVD, les premières œuvres de Kijû Yoshida marquèrent au plus profond les néophytes. Ravissant de même les connaisseurs, ces dernières toutes marquées du sceau de la jeunesse appelaient toutefois une heureuse prolongation. Et Carlotta de tenir parole en sortant sept autres métrages du maître pour compléter ses Œuvres presque complètes. Ainsi, nous est-il enfin donné de découvrir ou de revoir pour les plus chanceux, deux des films qui s’inscrivirent à la suite du chef d’œuvre qu’est Eros + Massacre : Purgatoire Eroica et Coup d’Etat.



Une trilogie perturbée

Si Eros + Massacre affirmait et assumait une ambition globale pour le cinéma que ce soit en termes politique, idéel ou formel, la suite n’en fut pas moins surprenante. En effet, prenant la forme d’une trilogie révolutionnaire à tous points de vue, le triptyque Eros + Massacre-Purgatoire Eroica-Coup d’Etat forme un ensemble inouï qu’interrompt pourtant de manière subreptice Aveux, théories, actrices. Cependant, parenthèse au cœur d’une visée complémentaire et cohérente, ce film-thèse n’a que peu de rapport avec les deux films qui suivront l’œuvre maîtresse datée de 1969.

Ainsi, Purgatoire Eroica est-il directement tourné à la suite d’Eros + Massacre en 1970 quand Coup d’Etat est achevé en 1973. Constituant chacun deux mouvements complétant et nourrissant la radicalité du film qui ouvre cette trilogie, ces deux métrages consacrent une certaine idée du cinéma à l’écran avec toutefois deux approches aussi nettes que diverses. Tout d’abord, Purgatoire Eroica est de loin le plus complexe et le plus expérimental des films de Kijû Yoshida. Cosigné avec Minoru Betsukayu, un dramaturge japonais d'avant-garde, Purgatoire Eroica ose aller plus loin dans l'abstraction que ses devanciers. De fait, il s’avère d’une singulière exigence vis-à-vis de son spectateur car il ne lui réserve que peu d’explications ni ne l’amène à une compréhension immédiate de ses tenants et aboutissants. En effet, au risque d'une impénétrabilité fatale, il mêle les temps et les perceptions et joue sur les cadrages comme rarement on le fit à l’époque.



N’hésitant pas à découper ses cadres pour inscrire l’action dans un seul quart de ces derniers tout en plaçant la caméra à des endroits insensés, Purgatoire Eroica présente donc d’emblée une forme éminemment travaillée. Forme d’autant plus complexe d’ailleurs qu’elle ne s’appuie sur aucun dialogue intelligible immédiatement et trouve dans le silence et l’enregistrement de son architecture, matière à nombre de questionnements. Ainsi, excessivement intéressant par sa sollicitation perpétuelle et son mécanisme – montrer que toute révolution implique des luttes de pouvoir et donc sa stérilité finale -, le second temps de cette trilogie s’avère aussi abscons que déroutant car son propos repose davantage sur la farce que sur le drame politique et sensuel qu’osait entre chose Eros + Massacre.

Anticipant son temps et proposant une lecture du futur que l’on pourrait retrouver dans Alphaville, Purgatoire Eroica reste assurément une expérience de cinéma au moins aussi inoubliable et radicale que les premiers films de David Lynch dans une vie de cinéphile. Et pourtant, il n’appelle en rien Aveux, théories, actrices et la forme que prendra trois années plus tard Coup d’Etat.


Avant Coup d’Etat, un premier coup d’arrêt : l’œuvre de Kijû Yoshida s’oblige à évoluer

Suspendu à l’échec prévisible qu’appelait la fin même du film, Purgatoire Eroica s’inscrit alors dans une période particulière de l’œuvre de Yoshida – celle d’un retour prévisible à la narration – tout autant que dans celle du cinéma japonais. En effet, la même année, l’immense Akira Kurosawa a tenté de mettre fin à ses jours et c’est la fin d’un certain vent de liberté dans le cinéma nippon. C’est donc dans ce contexte qu’il faut saisir la suspension momentanée de la trilogie et le tournage du projet Aveux, théories, actrices. Dans ce film, Kijû Yoshida décidé à approfondir sa réflexion sur la représentation, suit trois actrices phare de l'époque (Mariko Okada, Ineko Arima, Ruriko Asaoka) dans la relation qu'elles construisent au réel. Se faisant, il questionne son époque et surtout le cinéma qu’il pratique au moment où les studios croulent et la télévision ne cesse de gagner en audience. Toutefois, contrairement à Purgatoire Eroica, notre cinéaste propose avec Aveux, théories, actrices, un récit plus accessible et lisible qui souligne néanmoins les impasses qu’envisageaient déjà son prédécesseur. Dès lors, l’heure est venue de changer et la trilogie qui reste à achever se prépare à évoluer d’un point formel.



Après Coup d'Etat, un certain silence…

Deux ans s'écoulent et c’est donc à l’orée de 1973 que Yoshida achève Coup d’Etat, le dernier mouvement de sa trilogie. Contant à son début le parcours sanglant d'un révolutionnaire, Heigo Asahi pour mieux nous faire comprendre la figure ô combien nationaliste d’Ikki Kita, ce long-métrage inscrit donc à son programme, le récit du putsch manqué du 26 février 1936, le seul que connut véritablement le Japon. Ainsi, Coup d’Etat aborde-t-il avec une certaine subtilité la vacuité de toute conduite politique radicale et idéologiquement appuyée. Interrogation de la nature même de tout engagement et des fondements qui le portent, le film sonne donc comme une bien sombre vision de l’action politique. Mais ce qui surprend le plus, c’est la forme que Coup d’Etat se choisit. Elliptique et très allusive, la conduite même du récit autant que les cadrages qui la servent, trahissent une évolution volontaire dans la manière de filmer et de penser le médium.

Plus prompt à faire comprendre aux spectateurs ses intentions malgré leur densité et leur sophistication, Coup d’Etat clôt manifestement la trilogie sous le signe de la rupture et d’un retour à la très grande clarté des premières œuvres.



« Si je pouvais vivre sans estomac, pourquoi ne pas vivre sans cinéma ? Cette prise de conscience, quasi physique, de l'inutilité soudaine du cinéma, m'a conduit à faire autre chose pendant plus de dix ans. » Kijû Yoshida

Mais le plus insensé, c’est qu’entre désillusion face à l’engagement et scepticisme amer, la plus grande rupture qui se produira, aura davantage trait à la santé de l’auteur qu’à sa manière de filmer. En effet, sitôt achevé, Coup d’Etat appelle un véritable coup d’arrêt et une longue pause dans la carrière du cinéaste. Gravement malade et obligé de subir une handicapante ablation de l'estomac, Kijû Yoshida interrompt alors sa carrière pour treize ans. Coup d'Etat signale ainsi la fin de la deuxième époque de l’œuvre du cinéaste, après le fol embrasement de l’indépendance et les premières œuvres de sa jeunesse. Mais tout autant achève-t-il avec pessimisme, une trilogie qui restera unique dans son œuvre par sa beauté, sa radicalité et son intense profondeur. En effet, Kijû Yoshida ne sera plus jamais le même après et il s’est assurément offert avec cette première trilogie thématique et formelle, d’être parmi les plus grands réalisateurs japonais de son temps. Et force est de constater que ses œuvres les plus puissantes, exception faite de La Source thermale d’Akitsu, demeurent encore aujourd’hui celles qui unissent Eros + Massacre à Purgatoire Eroica et Coup d’Etat. C’est donc avec un plaisir indescriptible et une certaine euphorie que l’on retrouve enfin de tels films disponibles et visibles aujourd’hui.
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