Le succès phénoménal de
La vie des autres, de Florian Henckel Von Donnersmarck (désormais disponible en zone 2), sorte d'antithèse radicale à la nostalgie de
Good Bye Lénine (autre grand succès mondial made in Allemagne), confirme ce que l’on pressentait déjà en 1998 avec le successful
Cours, Lola, cours, de Tom Tykwer:
le cinéma allemand renaît de ses cendres. Autopsie du phénomène avec le réalisateur.
Nous sommes au début des années 1980, en Allemagne de l'Est. Un auteur et son actrice de femme sont considérés comme faisant partie de l'élite des intellectuels de l'Etat communiste, même si, secrètement, ils n'adhèrent aux idées du parti. Le Ministère de la Culture commence à s'intéresser à la demoiselle et dépêche un agent secret, ayant pour mission de l'observer. Voilà le postulat de base, plutôt simple. A l'arrivée, une oeuvre complexe qui tord le cou aux idées conçues et plaide pour les petites ambiguïtés propres à l'être humain.
La vie des autres, de Florian Henckel Von Donnersmarck, remarquable fiction qui met en lumière les conflits politico-historiques de l’Allemagne de l’Est jusqu'à la Chute du mur de Berlin, reste le grand succès surprise de l'année. On ne compte plus ses prix: lors de l'European Film Awards, il a remporté le prix du meilleur film, du meilleur scénario et du meilleur acteur. Lors de la cérémonie des German Awards, il a reçu les prix de la meilleure mise en scène, du meilleur acteur, du meilleur second rôle masculin, de la meilleure photo, des meilleurs décors et du meilleur scénario. Primé meilleur film allemand de 2006, il a reçu le Prix Satyajit Ray au London Film Festival ainsi que La Clef d'Or pour la musique originale de Gabriel Yared au Festival d'Auxerre de 2006 ainsi que le Prix du public lors des festivals de Locarno, de Vancouver, de Varsovie et de Pessac en 2006. Sans oublier l'oscar du meilleur film étranger. D'ailleurs, un remake américain serait prétendument en cours.

La première qualité d'une oeuvre aussi plébiscitée? Sa profondeur. Florian Henckel von Donnersmarck a consacré quatre années à des recherches approfondies ainsi qu'à l'écriture du scénario, avant de tourner le film à Berlin en 37 jours, du 26 octobre au 17 décembre 2004. Idéalement, à l'écran, le travail se ressent.
La vie des autres, celle que l’on vit par procuration, fait montre d’une rigueur exemplaire sans faiblir. Avec la virtuosité d'un équilibriste - ce qui est d'autant plus stupéfiant qu'il s'agit d'un premier long métrage -, il propose une narration très dense qui tient à la fois du drame, du film d'espionnage, du mélodrame. En apparence, un objet à la mode. Le cinéma Outre-Rhin n’aime rien tant que les grands sujets qui jettent un œil dans le rétroviseur et auscultent les démons du passé (cf.
La Chute, d'Oliver Hirschbiegel). Des démons qui peut-être sont encore ancrés dans le présent (
Pingpong, petite réussite allemande sortie cette année au cinéma dans laquelle l’ombre du nazisme plane sauvagement). En filigrane, chacun est libre d’y voir une réflexion politique très contemporaine et universelle sur le pouvoir, ses dirigeants et ses menaces souterraines. Qu’il s’agisse de filmer deux amoureux libres de leurs corps dans un appartement douillet ou de capter la découverte de l’art chez un agent sur lequel toute la misère du monde semble s'être abattue, Florian Henckel Von Donnersmarck (patronyme qu’il va falloir apprendre à retenir) sait se montrer convaincant en s’attardant sur les écheveaux sentimentaux (tout ce qui concerne le couple d'intellectuels) et rigoureux en radiographiant avec l’objectivité d’un documentariste et la démesure d'un paranoïaque un pays suspicieux. Historiquement, c’est riche, passionnant, érudit. Dramatiquement, c’est sinueux, fascinant, déchirant. Les personnages sont remarquablement écrits et supérieurement interprétés (Ulrich Mühe, Sebastien Koch, Martina Gedeck, Ulrich Tukur, tous parfaits). Face à une telle réussite, on se croirait revenu aux plus belles heures de la nouvelle vague allemande des années 70. Parions que Fassbinder aurait adoré cette insolence.

Plus qu'un effet de mode,
La vie des autres ne fait que confirmer un phénomène qui commence à prendre de l’ampleur: l’Allemagne est désormais le nouveau territoire cinématographique à défricher. Depuis presque dix ans, le cinéma Outre-rhin, constamment inventif, brillant dans ses audaces, singulier même lorsqu’il tutoie les conventions, surprend les mirettes de cinéphiles en quête des nouveaux talents. Ce n’est pas une nouveauté : de tout temps, il a permis l’éclosion de grands patronymes (Lang, Wiene, Murnau, Wenders, Schlöndorff, Fassbinder, Herzog, on en passe). Aujourd’hui, on peut miser sur des cinéastes tels que Stefan Ruzowitsky (
Anatomie), Oskar Roehler (
Les Particules élémentaires), Christoph Hochhausler (
L’imposteur), Fatih Akin (
Head on), Hans-Christian Schmid (
Requiem), Marc Rothemund (
Sophie Scholl, les derniers jours),Tom Tykwer (
Cours, Lola, Cours), Wolfgang Becker (
Good Bye, Lénine), Oliver Hirschbiegel (
L’expérience). Les acteurs ne sont pas en reste et séduisent à l’étranger : Moritz Bleibtreu et Franka Potente, les plus représentatifs de cette mouvance, n’ont d’ailleurs pas hésité à musarder ailleurs que dans leurs contrées (
Le concile de Pierre, de Guillaume Nicloux pour le premier ;
Creep, de Christophe Smith pour la seconde). Le néo-cinéma allemand peut convoquer l’horreur (
Anatomie, ses conventions inhérentes au film de genre avec un degré de folie supplémentaire) comme les drames psychologiques (
Les particules élémentaires, adaptation du roman homonyme de Houellebecq). Le choc
Cours, Lola Cours, course-poursuite en trois temps rythmée de techno et de coquilles esthétisantes, a laissé sourdre un espoir profond chez les germanophiles. La même année, en 1998, Fatih Akin, réalisateur de l’excellent
Head On, est coupable d’un succès surprise :
Kurz and Schmerzlos, un polar Scorsesien qui dépeint l’univers de trois amis mafieux dans les bas-fonds de Hambourg.
Très critique à l’égard d’un pays qui a connu de nombreux remous politiques, cette nouvelle vague allemande qui ne se revendique cependant d’aucun courant (on ne peut pas les baptiser autrement que «nouvelle vague allemande» même si le terme servait déjà à désigner des réalisateurs des années 70 tels que Fassbinder) révèle une capacité à parler du passé sans passer par le symbolisme et l’allégorie chers au
Tambour, de Volker Schlöndorff, dernier chef-d’œuvre absolu du cinéma allemand des années 70. Deux films récents sortis l’an passé abondaient dans ce sens, de manière frontale comme
Sophie Scholl, les derniers jours, de Marc Rothemund, qui retraçait de manière rigoureuse et poignante l’histoire vraie d’un frère et d’une sœur résistant courageusement contre la tyrannie Nazie et essayant clandestinement de faire éclater une vérité sordide ; ou, de façon détournée mais non moins percutante comme
L’imposteur, de Christophe Hochlauser, où le réalisateur (doué) du
Bois Lacté peignait à la manière clinique de Michael Haneke les maux d’un pays assujetti au terrible sentiment de culpabilité. Plus antérieurement,
Le tunnel, de Roland Ruso Richiter, revenait sur la construction du mur de Berlin tandis que
Innere Sicherheit, de Christian Petzold auscultait les actions du groupe Baader-Meinhof. Mais l’exemple le plus audacieux demeure
La Chute, de Oliver Hirschbiegel, opus injustement controversé, bluffant tel un uppercut, qui dépeint Hitler (Bruno Ganz, extraordinaire) sous son angle le plus humain. Le scandale qu’il a provoqué sous prétexte qu’il dissociait la figure d’Hitler de l’idéologie Nazie a sensiblement inspiré Dani Levy, cinéaste juif provocateur déjà auteur d’une comédie peu fine,
Monsieur Zucker joue son va-tout, sur la vie des Juifs dans l’Allemagne actuelle, pour mettre en scène
Mon Fuhrer, une comédie allemande sur Hitler. Certes, des cinéastes américains ont déjà fustigé l’image du dictateur (se souvenir du
Dictateur, de Charlie Chaplin,
Les producteurs, de Mel Brooks et
To be or not to be, d’Ernst Lubitsch), mais le pari se révèle plus audacieux qu’on ne le pense. C’est la première fois, en Allemagne, que l’on ose se moquer aussi ouvertement de l’image du dictateur.
TROIS QUESTIONS A FLORIAN HENCKEL VON DONNERSMARCK En direct de Californie, le réalisateur allemand de
La vie des autres nous passe un coup de fil pour régler deux trois détails sur son dvd. Le tout dans un français parfait (car en plus d'être doué, il est polyglotte).
Dans quelle mesure êtes-vous intervenu dans l’élaboration du dvd? Pour dire la vérité, je suis malheureux de savoir qu’il est déjà sorti car je voulais ajouter d’autres suppléments. Mais ce n’était pas stipulé dans le contrat que je pouvais suivre le film pendant sa sortie en dvd. Ce qui m’importe avec cette édition cependant, c’est que l’on ressente l’esprit du film. J’adore l’affiche française du film. De toutes celles qui sont sorties dans le monde, elle reste ma préférée parce qu’elle résume totalement La vie des autres. Je déteste par exemple celle qu’ils ont sortie en Allemagne. Mais ça encore, ce n’était pas dans mon contrat. Je n’avais pas le droit d’approuver l’affiche. J’ai insisté et on a finalement décidé de la soumettre au public. Les allemands ont préféré celle que je n’aime pas.
A la sortie de La vie des autres, beaucoup de spectateurs et de critiques ont parlé d’un film «parfait». Vous vous attendiez à un tel succès et une telle unanimité? Non. Même si on espère toujours que son film aura un succès. Je l’explique par le fait que les gens ont dû se retrouver dans cette perception du monde. Cela me rassure car cela prouve quelque part que je ne suis pas le seul à voir le monde sous cet angle. J’espère que le film marche mais à ce point-là, je ne l’aurais jamais imaginé. Proportionnellement, il a même eu plus de succès en France qu’en Allemagne. Et le succès en France était très important pour moi. J’ai tellement été influencé par le cinéma français. Je cite d’ailleurs souvent l’influence des romans français et notamment de réalisateurs comme Truffaut. C’est un pays que j’affectionne particulièrement. J’y ai souvent travaillé. J’ai même fait appel à un compositeur français, Gabriel Yared, pour la musique du film. Pendant le tournage, je lisais une biographie d’Elia Kazan où le cinéaste avouait que ses films étaient toujours mieux compris en France qu’ailleurs. Donc culturellement, je me sens très français.
Quel souvenir conservez-vous d’Ulrich Muhe, l’acteur principal, récemment décédé? Un grand artiste, un grand ami. Pendant les trois ans de tournage, j’ai passé plus de temps avec lui qu’avec mes enfants. Il avait une conception de l’art que je trouvais fascinante. Pour lui, c’était sacro-saint. Il donnait tout ce qu’il avait dans les tripes. Sa disparition sonne comme une tragédie mais quand on me parle de lui aujourd’hui, beaucoup de gens me disent que je lui ai fait un sublime cadeau en lui donnant ce qui ressemble au rôle d’une vie…