Chantre d'un cinéma belge qui ne répondait pas aux critères filmiques de l'époque (il passe pour être le premier cinéaste belge), André Delvaux, avant-gardiste doué, quelque chose comme la fusion improbable entre Chris Marker, Alain Cavalier et Henri-Georges Clouzot avec une louche de Buñuel et de Bresson. Son mot d'ordre? La polyvalence. Pour célébrer la sortie en DVD de L'œuvre au noir, retour sur un cinéaste sous-estimé et majeur.

S'inspirant du roman éponyme et semi-autobiographique de Johan Daisne (avant Un soir, un train, son premier long métrage en couleur, inspiré d'un autre roman de Daisne baptisé Le train de l'inertie), L'homme au crâne rasé, intégralement tourné en flamand, s'articule autour d'une histoire d'amour secrète, non consumée puis fantasmagorique d'un maître d'école pour une jeune élève. Une passion interdite et irréelle qui va pousser le personnage principal à se replier sur lui-même et à vivre dans un univers intérieur. D'un texte éminemment littéraire, Delvaux insuffle une identité visuelle impressionnante pour l'époque que ce soit au niveau des cadres, des mouvements de caméra, du travail sur les plans-séquences et les travellings, l'utilisation du hors champ ou le montage et jouit ainsi d'une liberté formelle saisissante. Etonnant édifice de romantisme et de cruauté, de réalité et de fantasme, le résultat, anxiogène et asphyxiant, photographié par l'émérite Ghislain Cloquet, mélange les pistes fictionnelles et fait appel à l'appétit de merveilleux cher aux surréalistes. Delvaux oppose le quotidien placide de son personnage principal à ses tumultes intérieurs et parvient à nous faire entrer dans son cerveau fiévreux en proie au tohu-bohu du désir.
Le cinéma de Delvaux, exigeant et inconfortable, a le bon goût de ne pas brosser le spectateur dans le sens du poil. D'où déconfiture des cartésiens et fascination extrême des autres qui succombent à ces dédales méandreux où la folie cherche joliment des noises aux problématiques les plus pragmatiques, où les fantasmes se cognent, où les désirs s'épuisent dans le vide affectif. Réalisé en 1971 (soit six ans après cet admirable L'homme au crâne rasé), Rendez-vous à Bray, troisième long entre Nouvelle Vague et Nouveau Roman, permet à André Delvaux de négocier un léger virage dans sa filmographie et ainsi d'échapper à la redondance filmique même si le sujet est dans le sillage des précédentes explorations de Delvaux (la dualité belge, les conflits binaires, les oppositions de monde, la tendance à privilégier la notation sensible, la sensorialité et la subjectivité mentale, le goût pour les atmosphères faussement ouatées et véritablement intrigantes, la relation amoureuse à travers des souvenirs et des ébauches de sentiments diffus). Avec cette adaptation - très libre - du Roi Cofutéa, de Julien Gracq, hanté par le spectre de la guerre et une bande-son intrigante qui souligne les émotions subliminales de ses personnages paumés, il atteint de telles qualités d'épure que désormais l'artiste a la possibilité de réaliser les films qu'il désire, mais son goût pour la discrétion l'a poussé à rester un cercle restreint de cinéphiles qui déjà à l'époque devaient porter au pinacle le boulot remarquable d'un Alain Resnais trop souvent réduit à un cinéaste très cérébral.
Au grand jeu des comparaisons, nul doute que le roman et le film possèdent des différences notables qui s'expriment essentiellement dans la personnalité du protagoniste (dans le roman, c'est un journaliste; dans le film, c'est un pianiste accessoirement critique de musique). Dans la nouvelle, un narrateur reçoit un télégramme d'un ami qui l'invite à séjourner dans sa demeure. La description que Gracq en fait est digne de Maupassant. Là-bas, il est accueilli par une femme mystérieuse dont il peine à distinguer les rapports avec l'ami en question. Sans pour autant sacrifier sur l'autel des explications le sens aigu de l'atmosphère, Delvaux étire le récit et opte pour le recours aux flash-back, procédé certes académique, qui lui permettent d'exploiter la substance originel, d'explorer les souvenirs et d'amplifier les disparités sociales (le charme si discret de la bourgeoisie cher à Luis Buñuel). Mais l'excellente interprétation d'ensemble (Mathieu Carrière, Roger Van Hool, Bulle Ogier et surtout Anna Karina, égérie Godardienne, monument d'ambiguïté) et l'habileté avec laquelle le cinéaste construit son récit tel un équilibriste à deux doigts de plonger dans des ornières sont des atouts très sûrs. Comme dans les précédents Delvaux, les personnages cherchent désespérément des réponses à des questions sans pour autant détenir la vérité nue. Atmosphère élégante d'inquiétante étrangeté où les personnages ne sont plus que les reflets d'eux-mêmes (un objet pouvant évoquer un personnage) et dans laquelle les réminiscences deviennent assassines. Quelque part entre le cauchemar familier et le songe lointain.
Hélas, les œuvres suivantes de Delvaux ne convainquent guère et le réalisateur ne retrouve pas l'inspiration fulgurante de ses premières fictions: Belle, tourné deux ans plus tard, ne possède aucune des qualités des opus susmentionnés ; Femme entre chien et loup, réalisé à la fin des années 70, avec Marie-Christine Barrault, friande de ses expérimentations et désireuse de bosser avec lui, se fourvoie dans la maladresse et les écueils du film à thèse.
Quelques exceptions toutefois : Benvenuta, inspiré de La confession anonyme de Suzanne Liar, où deux histoires d'amour finissent par n'en constituer plus qu'une ; et cette Œuvre au noir, désormais disponible en DVD, adaptation non exempte de schématisme mais audacieuse d'un roman éponyme de Marguerite Yourcenar. Ses documentaires sont devenus plus intéressants que ses fictions victimes d'une inspiration déclinante voire d'un découragement: il y filmait des artistes afin de repenser leur travail et le mettre en lumière à travers un vecteur externe. Comme l'artiste qui redéfinit le travail de l'autre. A force d'avoir été seul dans un système dont il ne comprenait pas les règles, Delvaux a fini par laisser éclater sa solitude au grand jour pour avoir un minimum de reconnaissance professionnelle. Il l'aura eu, tardivement. Comme tous les grands de ce monde.