Dans le commentaire-audio de
Southland Tales, Richard Kelly avoue que ce n’est pas facile d’assimiler toute l’intrigue du film à la première vision et qu’il l’avait construite à la manière dont sont décryptés les grands complots, ce qui prend en général plusieurs années pour les résoudre. Le scénario fourmille tellement de détails, d’enjeux, de promesses, de digressions et d’intuitions qu’il peut rapidement devenir incompréhensible et décourager ceux qui aimeraient tenter l’expérience. Une première vision permet une approche pour se familiariser avec l’univers et comprendre de manière abstraite qui représente quoi.
Donnie Darko qui prenait déjà au dépourvu les spectateurs les plus cartésiens était conçu sur le même système : plus on le revoit, mieux on le comprend. Mais on peut aussi faire l’économie de l’analyse et profiter du film pour ce qu’il est : une expérience de cinéma fascinante.
Si on devait faire une métaphore,
Southland Tales pourrait être décrit comme un monstre tentaculaire, une bulle pop qui tente de prendre le pouls d’une époque paranoïaque entre politique bling-bling et porno chic. Dans
Donnie Darko, l’action se déroulait à la fin des années 80, les étudiants portaient les mêmes uniformes, les lapins géants venaient hanter les nuits, les enfants créaient des groupes de danse, les ados se déguisaient pendant les fêtes d’Halloween, les vieilles femmes attendaient du courrier dans leurs boîtes aux lettres vides, les prédicateurs tentaient d’inculquer des valeurs patraques, les Duran Duran et autres Tears for Fears cartonnaient au hit-parade, les cinémas proposaient en double-programme La dernière tentation du Christ et Evil Dead, et le spleen des doux rêveurs désabusés, ceux qui avaient peur de mourir le lendemain, faisait exploser l’American way of life faisandé. Dans
Southland Tales, tout commence par un bang : un champignon atomique filmé par deux enfants avec leur caméscope. La fin d’un monde, le 11 septembre version 2.0 : les petites filles avec leurs groupes de danse dans les années 80 sont devenues des stars du porno, les ados préfèrent se suicider plutôt que de faire la guerre, les croque-mitaines ont des visages humains. Ceux qui sont nés à l’époque de
Donnie Darko sont devenus de féroces adultes qui ont perdu toutes leurs illusions ; et, leur mélancolie se révèle incompatible avec le cynisme glam en vigueur.
L’introduction de
Southland Tales est essentielle parce qu’elle rend compte de l’état du monde trois ans après le « bang » qui a eu lieu non pas à New York mais au Texas. C’est aussi un résumé ludique des trois premiers chapitres (Two Roads diverge ; Fingerprints ; et The Mechanicals) que l’on ne peut pas voir dans le film (il ne démarre qu’à partir du quatrième chapitre sur les six) mais en bande dessinée. Pour Richard Kelly, le défi consiste à donner au spectateur suffisamment d’infos issues des trois premiers chapitres de manière furtive. Sommairement, on comprend que suite à cette catastrophe, deux forces politiques se sont créées aux Etats-Unis : l’extrême gauche des néo-marxistes et l’extrême droite du groupe USIDent. Les deux se livrent une bataille sans merci pour remporter le vote des 55 grands électeurs californiens. Entre eux, le Baron, entouré de Bai Ling et de scientifiques bizarroïdes, est un industriel très puissant, un magnat de l’énergie, qui a orchestré la machination entre une starlette du X (Sarah Michelle Gellar) et un acteur de cinéma (The Rock), célèbre acteur marié à la fille du candidat républicain à la vice-présidence, Bobby Frost (Holmes Osbourne, déjà dans
Donnie Darko en papa de Jake Gyllenhaal et prochainement dans
The Box en papa de
Cameron Diaz). Le but, c’est de faire exploser un scandale et de monter les deux camps politiques l’un contre l’autre. En parallèle, deux chefs néo-marxistes organisent un faux assassinat dans une vidéo rappelant le passage à tabac de Rodney King, mais rien ne se passe comme prévu. C’est ce choc des cultures qui va précipiter le monde vers l’apocalypse.
Parallèlement, les autorités du pays ont mis en place une salle de contrôle démesurée qui se trouve chez USIDent. Là-bas, la femme de Bobby Frost, Nana Mae Frost (Miranda Richardson) propage ses informations et surveille la Californie du Sud. Il s’agit d’un Big Brother nourri au Patriot Act en charge du maintien de la surveillance, un cousin de la société militaire privée BlackWater qui vient opérer au niveau des villes américaines afin de faire respecter l’ordre dans un contexte de crise énergétique majeure. La solution pour y répondre ? Le fluide karma, un concept inventé par Richard Kelly en référence à Kurt Vonnegut, l’auteur d’
Abattoir 5, qui avait créé le glace-neuf dans son roman
Le berceau du chat. Le Baron a imaginé une gigantesque machine creusant sous la surface de l’océan jusqu’à la croûte terrestre pour mettre à jour une réserve de pure énergie liquide. Au contact de l’air, elle s’oxyde et se transforme en énergie exploitable. D’où l’invention d’appareils alimentés via ce champ énergétique (un peu comme le Wi-Fi). Progressivement, la ville est plongée dans un brouillard marin à la
. En fait, c’est la machine posée au milieu de l’océan qui génère cette mystérieuse nappe. L’azote liquide se répand sur le paysage californien. C’est surtout le signe du cataclysme à venir.
Dans cet univers putride, des personnages de rien se débattent comme des coqs sans tête. A commencer par Boxer Santaros (The Rock). Il a été kidnappé par Taverner (Seann William Scott) après son retour d’Irak, mais une faille temporelle a fait exploser le véhicule. Comme dans Donnie Darko, l’énigme, c’est de savoir ce qu’il s’est passé à l’intérieur de cette faille. Elle a provoqué le dédoublement de deux personnages (The Rock et Seann William Scott donc) qui sont devenus du coup deux figures christiques. Dans Southland Tales, tout est placé sous le signe du double et de la dualité : certains ont des doubles physiques, d’autres des doubles personnalités. C’est le principe même des routes divergentes. Pour Richard Kelly, c’est une métaphore de la bipolarisation des Etats-Unis (les notions du Bien et du Mal dans Donnie Darko). Les deux personnages joués par Seann William Scott ne sont pas des jumeaux mais des doubles, des calques du même être humain : l’un inconscient, l’autre amnésique. Boxer, celui interprété par The Rock, devient Jericho Cane, son double, mais ce n’est que de la schizophrénie. Pour plus de précision, il faut se procurer les bandes-dessinées : il existe une quarantaine de pages sur le scénario déterminant l’identité de Jericho Cane. Ces deux personnages ont traversé la quatrième dimension. Comme pour un atome, ils ont été coupés en deux. Le salut de l’humanité, c’est juste un homme qui se serre les deux mains.
On le comprend avant eux : ces deux personnages sont les seuls à pouvoir sauver l’humanité. On saisit ainsi l’origine des tatouages de Boxer/Jericho Cane (chacun représentant une religion). Etudiant, Kelly vénérait Quentin Tarantino à cause du scénario de Pulp Fiction. Dans une scène, Ving Rhames porte un sparadrap sur la nuque, après avoir perdu son âme. Le A tatoué sur la nuque de The Rock reprend une idée l’ayant marquée selon laquelle «la nuque abriterait l’âme». A la fin de Southland Tales, le tatouage sur le cou de Boxer se mettra à saigner et Krysta (Sarah Michelle Gellar) y verra les stigmates du Christ. Le narrateur Pilot Abilene (Justin Timberlake), acteur enrôlé après les attaques nucléaires, envoyé en Irak, doit être vu comme le prophète de l’apocalypse, l’auteur et la voix de cette saga. Démiurge, il symbolise la manipulation des images afin de rendre la réalité plus glamour. Justin Timberlake renvoie, lui, à tous les vétérans qui ont tendance à sombrer dans la drogue, l’alcool ou n’importe quelle autre substance leur permettant de surmonter les traumatismes de la guerre (il en a hérité une cicatrice sur le visage). Les deux personnages (Boxer et Taverner) se remémorent l’Irak et leur pote Pilot (Timberlake) qui a reçu une grenade et le ressassent comme le souvenir obsessionnel d’une licorne (Blade Runner).
De leur côté, les néo-marxistes ont volé des pouces pour pouvoir truquer le résultat des élections en flouant le système d’empreintes mis en place par USIDent, pour se rendre dans divers bureaux et voter de façon répétée. Ils passent par le système pirate USIDeath, un site Internet qui sert de réseau de communication, suggérant que l’on a accès à toutes les informations que l’on désire par la télévision, par Internet ou par le téléphone portable. Krysta (Sarah Michelle Gellar), star du porno, chanteuse, animatrice télé, est en fait un agent double aux ordres du Baron parce que ce dernier lui a promis une représentation sur la scène du méga-zeppelin. Elle est armée d’un pouvoir télépathique. Son histoire et sa faculté à communiquer avec le Baron sont détaillées dans les trois premiers chapitres de la bande-dessinée (mais hélas pas dans le film). Elle passe pour une nymphette ingénue, une de ses nanas qui ne connaît pas l’ennui à force de vivre entourée et qui, malgré le luxe, ne peut s’empêcher d’arborer une tristesse indicible dans le regard. On retrouve le leitmotiv de Kelly dans ce personnage : partir de l’archétype pour trouver de l’émotion ou de la profondeur. Cernée par la solitude de la star, consciente de n’être qu’un leurre, une piégeuse piégée, un pion sur l’échiquier, un bug informatique programmée pour disparaître, Sarah Michelle Gellar n’a jamais été comme ça, sublime dans toute sa poufitude de white trash bourgeoise. Les autres acteurs sont capables de beaucoup et le montrent, même Christophe Lambert qui trimballe sa vie dans une camionnette ou Seann William Scott qui n’a pas le temps de balancer une vanne. Mais au jeu des contre-emplois, c’est elle qui tire son épingle du jeu, trouvant un peu d’elle-même dans l’énergie épuisée de Southland Tales.
Petit à petit, les différentes intrigues finissent par se rejoindre. Certaines, bien que secondaires, demeurent essentielles. Dans la version longue (dite Cannoise), on trouve plus d’explications concernant Simon Theory (Kevin Smith), le fluide karma et l’armée. La force de Southland Tales, c’est de saisir ce qui nous attend demain – la solitude au seuil de la porte, les sucreries de plomb, la célébrité démocratique, la soif d’insurrection pour retrouver la colère et la liberté, les combats de l’ombre, l’exhibitionnisme Facebook, les flics partout, tout le temps. Des éléments réels (les images du président Bush en visite au comté d’Orange, des incendies, des plans aériens de la jetée de Santa Monica et des archives d’Arlington West, le mémorial avec les croix) ont été détournés pour les besoins de la fiction mais créent un parallèle flippant. Kelly joue les prophètes et il a raison : le monde poubelle est à portée de main. L’écran de télé devient un pop-up interactif, la publicité bouffe tous les espaces, les cris d’émeutes sont noyés sous les feux d’artifice, les traumatismes remontent, les espoirs coulent, les faits sont têtus, jusqu’à l’écœurement. C’est fini, c’est le vrai bang, le raz de marée de la crise. L’immense cirque grotesque de ce Southland Tales, travaillé par Kafka (l’illogisme), Orwell (le communisme selon La ferme des animaux) et K. Dick (dimensions parallèles, flics louches, contre-culture souterraine, hallucinogènes) perd dans des détails et des anecdotes pour provoquer un chaos prophétique. Le seul moyen de s’en sortir en tant que spectateur, c’est de s’attacher aux personnages, citoyens malgré tout, qui accomplissent leur destin envers et contre tous. Le souffle coupé, avec une salive de miel dans leur bouche pleine de cendres.