Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître...
Celui où l'on faisait encore des films
entre potes dans un décor paradisiaque, en amusant le public de pitreries enfantines ! Le réalisateur Philippe Clair a appartenu à cette école.
« Son oeuvre est incroyablement stupide et vulgaire. » , dixit Jean Tulard dans le
Dictionaire des réalisateurs. Et selon
Télérama,
« chaque film de Philippe Clair est pire que le précédent, et pourtant cela n'arrête jamais. ». On ne peut donc pas vraiment dire que ce cinéaste ait les faveurs de la critique... Mais laissons ces pseudos « intellos », pour s'intéresser de plus près à son oeuvre, et à un film en particulier.
Aux côtés de son grand complice Aldo Maccione, Clair mit en scène dans les années 80 deux de ses plus grandes réussites aux titres évocateurs,
Plus beau que moi tu meurs et
Tais-toi quand tu parles (avec respectivement plus de trois et de deux millions de spectateurs en salle, sans compter les multiples rediffusions télévisuelles !). Considéré à tort comme l'un des plus mauvais réalisateurs de toute l'Histoire du cinéma, il a néanmoins son propre style, sa marque de fabrique, à l'instar d'un Max Pécas, Richard Balducci et autres Jacques Besnard. Son univers est riche d'un humour burlesque et puéril, avec zéro complexe, de grimaces à outrance, de femmes dénudées, de travelos excentriques et des acteurs qui cabotinent de façon éhontée... Donc pour la subtilité, vous repasserez !
D'origine
pieds-noirs, la plupart des films de Clair (pour ne pas dire tous), se passent en grande partie en Tunisie, souvent dans le même hôtel : l'Hannibal Palace. Bien évidemment, tout n'est qu'un prétexte pour s'offrir de belles vacances au soleil auprès du producteur Tarak Ben Ammar.
Mais revenons à l'historique du film qui nous intéresse, à savoir
Tais-toi quand tu parles, sorti en 1981. Il s'agit en fait d'un remake voire d'une parodie (non officielle) du
Magnifique, lequel est déjà une parodie de James Bond, mise en scène par Philippe de Broca avec Jean-Paul Belmondo en 1973. Vous suivez toujours ?
Aldo Maccione joue donc Giacomo. Giacomo se prend pour James Bond. Dans son appartement parisien, tous les murs sont recouverts d'affiches et de photographies du fameux 007. Quand il n'imite pas son modèle devant la glace, Giacomo en rêve tout naturellement et Bond lui ressemble trait pour trait ! Cependant, le réveil est toujours brutal et la réalité n'en est que plus douloureuse. Suivant les conseils de son voisin, Giacomo est fermement décidé à assumer sa propre personnalité. Mais les circonstances vont en décider autrement. Pris pour l'agent secret James Borroméo, qui a disparu et dont il est le sosie, Giacomo est contraint par les services spéciaux français de se rendre en Tunisie pour récupérer la formule d'un produit révolutionnaire.
Un agent :
« Tu dois terminer ta mission ! »Giacomo :
« Ma, quelle mission ? Goldfinger ? Attention, pas Moonraker, parce que celle-là, j’aime pas du tout !»Installé dans le palace de ses rêves, Giacomo constate amèrement qu'il n'est pas le prince charmant de son imagination. Il découvre ainsi l'existence du méchant Diafoirus, dont Borroméo était en fait le petit ami...
Aldo Maccione dans la peau de deux personnages, dont une copie homosexuelle de James Bond ! Vous l'aurez compris :
Tais-toi quand tu parles est un film à voir ou à revoir de toute urgence !
Le film est parsemé de références et autres clins d'oeil au célèbre James Bond. Ainsi, outre les rêves de Giacomo et l'identité de l'agent secret qui se prénomme également James, on peut voir le héros regarder
Opération Tonnerre à la télévision, lorsque Sean Connery masse le dos de Patricia Fearing avec un gant de vison. Quelques petites secondes plus tard, et Giacomo s'enfuit dans ses rêves : il se retrouve lui-même massé avec un gant de vison par la très belle Edwige Fenech. Voir Aldo Maccione nu sur un lit, massé par la belle italienne, la célèbre
Toubib du régiment, ça vaut tous les navets du monde !!
Ainsi, le film frôle souvent la misogynie. L'une des scènes mythiques montre une fois de plus Giacomo dans l'un de ses rêves, où il sort d'une piscine avec un smoking impeccable, sous le regard dévorant de jeunes femmes en chaleur. Pour les satisfaire, il leur tamponne en haut de la cuisse les initiales « JB », toutes lui présentent alors leur jolies croupes arrondies. Du très grand spectacle !
Philippe Clair ne se gêne pas non plus pour récupérer certains titres de la saga bondienne, en les insérant au milieu des dialogues. Tendez bien l'oreille et vous entendrez alors un petit
« On ne vit que deux fois » ou bien encore
« L'espion qui m'aimait » .
Pour les plus cinéphiles d'entre vous, vous remarquerez également l'expression
« Par où t'es rentré on t'a pas vu sortir », que Philippe Clair réexploitera en titre de film dans l'une de ses productions suivantes avec Jerry Lewis. Une auto-citation avant l'heure en quelque sorte... Là encore, on retrouve tout le style du cinéaste inséré dans son époque : des phrases et des titres à rallonge, dont le sens échappe encore aux plus grands spécialistes, et qui, bien souvent, n'ont strictement aucun rapport avec le film en lui-même !!
Mais les acteurs s'amusent réellement et on sourit de les voir jouer ainsi tels des enfants dans une cour de récré. Aux côtés d'Aldo, on retrouve le formidable Jacques François, le bad guy du film et amant de James, sans oublier Philippe Clair lui-même qui illumine le film de son incroyable accent et de sa voix inimitable.
Si le cinéaste est aujourd'hui bien méprisé en sa qualité de symbole d'un cinéma comique trop souvent assimilé à "grossier et franchouillard", il n'en reste pas moins un personnage attachant, que j'espère voir un jour mieux considéré. Auteur complet (monteur, scénariste, et dialoguiste de tous ses films), ce cinéaste mérite notre respect le plus total. Hélas, son oeuvre tarde à sortir en DVD, mais avec un peu de chance, vous trouverez une vieille VHS de ce chef d'oeuvre ultime,
Tais-toi quand tu parles.
Toute une époque... Celle d'un cinéma franc et sincère, qui n'était pas encore devenu "bling-bling" ! Quelle triste évolution...
Gilles Botineau