« C’est un film ambitieux, engagé et sincère et j’ai trouvé les critiques dures avec lui. On peut peut-être questionner son côté encore un peu austère, un peu trop film d’auteur à la française qui n’assume pas complètement le genre en rejetant notamment toute notion de glamour pour ses personnages, mais il n’en reste pas moins une vraie et percutante tentative de thriller politique. Et puis, le film a les moyens de ses ambitions. Il n’est jamais ridicule dans l’illustration de son scénario, la fin, à Davos, est crédible et spectaculaire. Et pour une production française, là aussi c’est quasi inespéré. Le script contient de bons rebondissements et joue malicieusement avec la notion de paranoïa, Cornillac est excellent et on sent le metteur en scène engagé à chaque instant. Ca se considère, tout de même. »Nicolas BoukhriefUne séance de rattrapage s’impose pour
Le nouveau protocole, de Thomas Vincent, un thriller paranoïaque sur la théorie du complot, mollement accueilli (doux euphémisme) par la presse – nous y compris – et les spectateurs à sa sortie en salles. Pourtant, au-delà de la tentative (faire un film français "à l’Américaine"), il s’y passe quelque chose de pas fréquent et de plus obscur qu’à l’accoutumée. Ce beau film, manipulateur et englué dans une tristesse insaisissable, sème ses indices avec parcimonie et invite à ne pas se fier aux apparences. Il faut le voir à répétition pour apprécier sa complexité.
Il est de ces films qui passent à côté de leur public pour des raisons que la raison ignore. Et
Le nouveau protocole, de Thomas Vincent (cinéaste courageux), en fait partie. Principalement parce qu’il a été très mal vendu comme un pamphlet sur le scandale des essais thérapeutiques et accessoirement comme un
Ne le dis à personne bis. Oui mais voilà : l’intérêt réside ailleurs. Inconsciemment ou non, cet objet assez curieux semble avoir été construit pour que le spectateur y revienne plusieurs fois. Ça commence en plaçant la barre très haut avec les images d’une campagne de vaccination en Afrique. Avant de nous emmener dans les Vosges où un père de famille (Clovis Cornillac) dirige une équipe de bûcherons et apprend un jour la mort de son fils, victime d’un accident de la route. L'horreur. Changement de décor, oui, mais même fil narratif. Peu de temps après la tragédie, il découvre – et nous avec lui – que son fils servait de cobaye volontaire à une société pharmaceutique. Une jeune femme (Marie-Josée Croze) vient à sa rencontre et en est persuadée : le fils défunt a été, comme son mari à elle, une victime de ces essais. Info ou intox ? Le père, au bout du rouleau, se mue en "bête humaine", mène l’enquête en épousant le combat de cette femme pour combattre les prétendus responsables de ces deux morts et les deux conjuguent leur douleur en essayant de faire exploser une vérité. Mais font-ils le bon choix ?

Avec un synopsis pareil, on peut s’attendre à une énième illustration de l’éternel combat du pauvre citoyen contre de puissantes multinationales. Un terrain en surface très manichéen, vu et revu, qui a servi de substance à des tonnes de thrillers politiques US ou autre : récemment
The Constant Gardener, de Fernando Meirelles ; plus anciennement
Révélations, de Michael Mann. De toute évidence,
Le Nouveau Protocole ne joue pas dans la même catégorie. A dire vrai, des choses clochent. Rien que dans le scénario. Le protagoniste est avant tout décrit comme un père de famille endeuillé prêt à tout pour ne pas accepter le lourd et lent travail de deuil. La militante qui est à ses côtés(Marie-José Croze, dans un état de fièvre hallucinant) est aussi inquiétante que ceux qu’elle attaque. Ils partagent tous les deux la même rage qui finit par contaminer le spectateur. Jusqu’au dernier quart d’heure, ponctué par un retournement de situation inattendu, assure que les deux personnages principaux (et donc nous) sommes sur une fausse piste depuis le début. Son vrai sujet alors ? La théorie du complot, l’impuissance nue face à ce qui nous dépasse, la paranoïa qui pourrit les esprits les plus vulnérables, la folie et le désespoir qui aveuglent.
Les risques avec un scénario qui brasse tellement de sujets et donc un film qui joue sur les plates-bandes des homologues ricains, c’est de ne pas avoir les moyens de ses ambitions et d’épuiser les résistances en s’éparpillant inutilement. Pourtant, Thomas Vincent, responsable de deux précédents longs métrages épatants (
Karnaval et
Je suis un assassin) est un cinéaste à l’affût, qui teste, n’essaye pas de concurrencer ceux qui savent manier le genre et renvoie humblement à un cinéma politique, contestataire et engagé comme on n’en faisait plus depuis longtemps dans le paysage franco-français. Pas étonnant dans ces conditions que l’on pense à Robert Enrico, à Costa-Gavras ou à Yves Boisset. Si
Le nouveau protocole a fissa recours aux ficelles polardeuses (atmosphère louche, femme énigmatique que l’on pourrait croire fatale, pirouette finale inattendue), il ne révèle sa densité existentielle que progressivement, suit la trajectoire de deux oubliés du système qui accèdent à un univers sécurisé et secret.

De ce point de vue, le film s’impose comme une réussite totale dont le manque d’envergure visuelle est compensé par l’énergie vitale. Certains événements sont uniquement traduits par des dialogues pour éviter d’attester la véracité. Le sommet étant la rencontre - puis le discours - avec la directrice du laboratoire (Dominique Reymond) qui essaye de divulguer des informations entre sincérité et cynisme. Difficile de faire la part entre le vrai et le faux. Difficile de ne pas compatir avec la souffrance de ce père à deux doigts du gouffre et en même temps à deux doigts d’une vérité prête à éclater en plein jour. Difficile aussi de ne pas penser à une trame Hitchcockienne délocalisée (le suspense est maintenu jusqu’au bout avec la possible découverte de l’invraisemblable vérité comme à la fin de
L'homme qui en savait trop). Thomas Vincent sait pertinemment qu’il n’est pas Hitchcock. Mais l’ambition reste la même : donner à un film d’auteur des atours spectaculaires en résistant si possible aux facilités de Guillaume Canet avec
Ne le dis à personne et en misant sur l’ambiguïté, les refus de l'outrance et des effets de style tapageurs. En un mot, l’intelligence du spectateur. Alors ? Alors, la question se pose : est-ce que le défaut du
Nouveau Protocole serait d’avoir plus d’ambition que la majorité des films qui sortent dans les salles ? Il faut croire. Merci de réévaluer cette bévue au plus vite.