Production thaï ayant rencontré un succès inattendu dans tous les festivals où il a été présenté,
Le Pensionnat, de Songyos Sugmakana, constitue une agréable surprise dans un genre rompu aux lieux communs et autres coups de théâtre téléphonés. Et ce même s’il n’apporte rien de nouveau et ne distingue pas par son exotisme (il est plus question de croyances locales et de superstitions que de brahmanisme). La bonne nouvelle, c’est qu’il ne s’agit pas d’un énième avatar opportuniste post-
Ringu faisant dans l’horreur asiat, lesté de fantômes aux cheveux longs qui viennent pointer le bout de leur nez référentiel. Il s'agit d’une démonstration de savoir-faire, plus que de virtuosité, qui tient à la fois de la chronique enfantine, de l’étude de mœurs et de la ghost story. Mais les histoires de fantômes thaï hantent les salles depuis longtemps.
On ne compte plus la profusion de films fantastiques thaï, souvent à la lisière de la série Z, qui reposent sur la présence des esprits ('phii' en thaïlandais) et dans lesquels des personnages flippent des fantômes vengeurs ayant connu une mort violente. Ce qui est plutôt légitime pour une population largement bouddhiste. De ceux qui ont excellé dans ce registre folklo, on connaît surtout Nonzee Nimibutr qui a beaucoup fait parler de lui - en très bien - à la fin des années 90 avec
Nang Nak. Ce film est basé sur le mythe d'une femme morte en plein accouchement qui cessa de tourmenter les humains lorsqu’elle eut l’assurance de retrouver son mari dans sa prochaine vie. La frousse est telle qu'à Bangkok, des citoyens viennent prier dans un temple qui lui est dédié. En Thaïlande, la croyance des esprits touche essentiellement les milieux ruraux (une fête des morts et des fantômes baptisée "phii ta khon" est célébrée dans la province de Loei au mois de juin).

Pour se protéger des dégâts physiques et des dommages spirituels, les Thaïlandais ont pour coutume de porter des amulettes, de se faire tatouer des symboles protecteurs ou de demander à des moines de les dessiner sur des feuilles de papier, des morceaux de tissu, des murs ou, encore, sur le tableau de bord des voitures. Le cinéma fantastique thaï a donc matière à exploiter des tonnes d'affaires secrètes et d'histoires de l'au-delà. Or, si de toute évidence le cinéma de genre local est empreint de cette spiritualité, les oeuvres du coin ont la plupart du temps une fâcheuse tendance à s'abîmer dans la série Z de bas étage. Si elle surabonde de films, la production fantastique locale reste dominée par des cinéastes comme les Pang bros (partis depuis aux Etats-Unis pour faire des remakes de leurs remakes), Nonzee Nimibutr et désormais Songyos Sugmakanas.
Aux antipodes des Pang bros qui lorgnent ostensiblement vers un cinéma de genre US et Nonzee Nimibutr qui n'a pas su rebondir après une oeuvre formellement épatante, Songyos Sugmakana incarne le nouvel espoir. Sans doute parce que son long métrage
Le pensionnat a bénéficié d'une excellente réputation hors des contrées et risque d'ouvrir une sacrée brèche. Fait rare: son film, beau comme un premier, possède l’art de suggérer, de faire peur et d’émouvoir en toute sécurité. Sa facture, plus proche du classicisme que de l’académisme, propose des visions horrifiques surprenantes mais dépourvues d’agressivité et d’une volonté de mettre mal à l’aise. Pour sous-tendre une menace, il suffit au réalisateur d’augmenter ou de baisser le son ou de composer des plans qui prennent par surprise comme lorsque le jeune protagoniste sur le toit de son pensionnat découvre une profusion de chiens hurlant à la mort et qu’un contre-champ en contre-plongée révèle une ombre menaçante derrière l’enfant. C’est le défaut de sa qualité : il est trop familial pour réjouir ceux qui s’attendaient à un summum de trouille comme
Dark Water, d’Hideo Nakata, dernière référence en date et trop sinueux pour réconforter. En tous les cas, il devient accessible aux enfants du même âge que les protagonistes. Dans cette logique, les zones d’ombre (pourquoi un fantôme hante le pensionnat ? Pourquoi la lâcheté du père ? Pourquoi le disque répété à l’envie par la directrice ?) possèdent toutes une solution explicitée qui n’invite pas à voir le film à répétition pour décortiquer des mystères. Mais l’innocuité est généreusement démentie par des touches de cruauté nécessaires qui empêchent le film de tomber dans la mièvrerie.
C’est dans cet équilibre a priori précaire, en réalité maintenu jusqu’au bout que
Le pensionnat gagne des aficionados. Avec ses lents et paradoxaux effets de sidération et son talent d’invocation de toutes les invisibilités (un peu comme si le réel fourmillait de matière ectoplasmique), Sugmakana raconte son histoire avec une précision clinique qui empêche les débordements même si dans le dernier quart-d’heure, il cède à une tendance à la mélodramatisation. Au même titre que
L'orphelinat, de Juan Antonio Bayona dont les sujets similaires trahissent sans doute la même influence :
L'échine du diable, de Guillermo Del Toro. Dans sa détermination à coller à des ambitions plus consensuelles, le film s’achève de manière douce et heureuse sans climax à la Peckinpah. Là où d’autres se seraient contentés de réciter des classiques périmés, le cinéaste, sensible partout (script elliptique, mise en scène privilégiant la suggestion et le hors-champ) ne se donne jamais à voir et on l’en remercie. Ce désir d’échapper au réel se traduit formellement par une déconstruction narrative systématique, mêlant réminiscences du passé et images du présent, projections mentales et actions quotidiennes. Ce qui donne au final un film joliment anxiogène qui démontre, au même titre que certains classiques de l’épouvante, que la tension la plus extrême peut naître sans aucun artifice d’image ou de mise en scène. D’autres artifices qui relèvent de la dramaturgie classique étendent le pouvoir d’attraction de cette aventure fantastique au-delà du seul cercle de spécialistes. En somme, c'est accessible à tous les publics, à la seule condition que les adultes acceptent de replonger dans l’enfance et les enfants de devenir des adultes.