A l’occasion de la sortie de
Babylon A.D. en DVD et Blu-Ray, penchons-nous sur quelques aventures aux dénouements plus ou moins glorieux de réalisateurs français ayant tenté l’exil aux Etats-Unis. Réflexions autour de nos talents et de leur avenir outre-Atlantique.
Babylon A.D. est l’un des deux métrages hollywoodiens de
Mathieu Kassovitz, cinéaste vedette de toute une génération de réalisateurs français. Auréolé de plusieurs prix tout au long de sa carrière (Prix de la mise en scène au festival de Cannes en 1995 pour
La haine ; plusieurs nominations aux César…) et soutenu par une réputation prestigieuse due à des prestations en tant qu’acteur (
Amen ; Le fabuleux destin d’Amélie Poulain…) et à plusieurs réalisations remarquables (Assassins ou même le polar français
Les rivières pourpres), Kassovitz aura fini par céder aux sirènes hollywoodiennes. Il signe tout d’abord
Gothika puis ce fameux
Babylon A.D. Blockbuster ayant pour vedette le musculeux
Vin Diesel mais surtout adaptation d’un roman de Maurice G. Dantec, le film ne sera pas passé inaperçu pour deux raisons. Tout d’abord, il s’agit d’un sympathique divertissement au casting international (
Gérard Depardieu,
Michelle Yeoh, Charlotte Rampling…). Mais celui-ci sera, comme beaucoup le savent déjà, gentiment désavoué par son réalisateur qui pointera du doigt les agissements des studios allant à l’encontre de ce qu’il aurait dû être. Chose amusante : tandis que le jeune homme osait dénoncer une expérience désagréable (comme d’autres précédemment), certains se complaisent dans le système des studios. Mieux encore, le phantasme suprême pour une grande majorité des jeunes artistes est d’aller mettre en boite un projet outre-Atlantique. Alors ? Où est la vérité ? Entre les mauvais épisodes et les révélations positives, que veulent réellement nos réalisateurs français ?
Car si la donne actuelle semble être plutôt en faveur des majors américaines, beaucoup révèlent au fur et à mesure leurs désillusions… Et cela n’est pas une nouveauté ! Déjà dans le courant des années 40, le cinéaste
Jean Renoir faisait les frais d’un autre système créatif. A l’occasion de son premier film américain (il en réalisera six), il s’opposait déjà aux producteurs qui possèdent un pouvoir sur le métrage bien plus important que les possibilités de ces derniers en France. En contrat avec la Fox, il est obligé de revoir l’intégralité de
L’étang fragile pour lequel il doit retourner de nombreux plans. Et même s’il obtient quelques années plus tard, en 1946, l’Oscar du meilleur réalisateur pour
L’homme du sud, les films qu’il réalise aux Etats-Unis sont sans cesse confrontés à l’échec en salles. Apprécié mais renié par ses amis américains qui ne le considèrent pas comme un collaborateur de la même école, Renoir finira par conclure son périple dans un système qu’il n’aura jamais compris et à rejoindre l’Europe après avoir réalisé
Le fleuve en Inde. Le bât blesse donc dès ce premier exemple : comment se fait-il qu’un réalisateur aussi important que
Jean Renoir ne trouve pas son compte dans un milieu qui se veut être le représentant le plus important (en terme de réussite lucrative) au monde ? Sans doute parce que là-bas, le cinéma est adopté comme une industrie à par entière et non pas forcément comme un art…
Jeannot Szwarc, lui aussi, en sait quelque chose puisque ses tentatives au pays de l’Oncle Sam se révéleront être de gentilles commandes. Entre le plutôt amusant
Les dents de la mer II et la variation ktyptonienne
Supergirl, le bilan reste plutôt mitigé.
Si le parcours de Francis Veber aux States reste anecdotique (
Out on a limb en 1992), celui qui en tirera un certain insert est sans conteste Jean-Jacques Annaud. Après plusieurs collaborations internationales, Annaud entame un diptyque US avec
Sept ans au Tibet et
Stalingrad, auquel s’ajoutera la production franco-britannique
Deux Frères. Le réalisateur de
L'ours aurait donc trouvé une certaine solution : si beaucoup idéalisent le système américain en pensant qu’il est plus facile de se lancer là-bas qu’en France, Annaud serait peut-être parvenu à tirer du bon ici et là. Tournant ses films où on veut bien de lui, il parvient à conserver sa vision créative et la possibilité d’exister en tant que figure importante du cinéma. Tout comme
Luc Besson qui, fort d’une image publique internationale des plus enviables grâce à des métrages stylisés tels que
Subway,
Nikita ou
Le grand Bleu, quitte la France pour un temps et réalise son célèbre
Léon ainsi que
Le Cinquième élément, les deux possédant un casting américain important. Mais là où les deux films sont importants, c’est surtout dans le fait qu’ils sont avant tout des productions françaises parvenant à impliquer des mastodontes du cinéma américain. Entamant des collaborations importantes avec les Etats-Unis (mise en chantier de Jeanne d’arc pour Kathryn Bigelow avant qu’il n’en reprenne les rênes, par exemple), Besson revendique à 200% son appartenance à un cinéma français ouvert sur le monde et tente de reproduire le schéma hollywoodien. Avec EuropaCorp, il tente de fonder une structure importante pour le cinéma français et essaie d’élargir les genres qui font radicalement défaut dans l’ensemble des productions.

D’ailleurs, c’est grâce à lui si beaucoup de la nouvelle génération parviennent à se faire un nom. La liste est longue entre tous les Richet, Siri, Aja et autres Leterrier, tous tentant, évidemment, leur chance à Hollywood par la suite. Si Alexandre Aja suit le parcours de son père Alexandre Arcady qui, lui aussi, s’était exilé pour un temps, il semble particulièrement apprécier l’expérience ricaine au point de ne prévoir que des projets là-bas. Après le remake de
la Colline a des yeux, le remake de
Mirrors, le remake de Piranha, son chemin semble tout tracé : il semble évident que son talent combiné à l’attente des studios est une formule gagnante pour s’éclater sur des projets sympathiques (en l’occurrence la revisite de classiques pour le premier) et une main d’œuvre facile, docile et productive (pour les seconds). Un constat que dénonçaient les deux sympathiques réalisateurs de
Ils revenus (au propre et au figuré) de leur aventure
The Eye. Ainsi, Pallud et Moreau confiaient une certaine vérité : «
les studios méprisent les films d’horreur mais ils sont extrêmement rentables… alors ils nous appellent ! ». Gageons que l’exil récent de Pascal Laugier sur le remake de Hellraiser fasse partie de la même brouette… Et malgré l’excitation de retrouver un cinéaste prometteur comme celui de
Saint-Ange et
Martyrs à la tête d’un Clive Barker, on ne cachera pas un certain malaise. Même si une occasion comme celle-ci ne se refuse pas, sa décision de partir semble biaisée par son discours intègre et sa volonté (à l’époque des controverses autour de son second long) de créer un véritable cinéma de genre en France. L’accueil de
Martyrs aura donc eu raison de ce réalisateur mais ce n’est pas en quittant le navire qu’il naviguera forcément mieux…
Subsistent encore deux catégories plutôt admirables : tout d’abord ceux qui font leur cinéma français là-bas tels Michel Gondry ou
Jean-Pierre Jeunet qui auront su profiter d’un système pour mieux incarner l’essence du cinéma français. Si Jeunet entretient des rapports chaleureux avec les USA suite à la réalisation de
Alien : la résurrection, ces derniers lui permettent de produire
Un Long dimanche de fiançailles en France quelques années plus tard. Puis viennent ceux que l’on ne remerciera jamais assez d’être revenus : que se soit Florent Emilio Siri qui revient de son
Otage avec
Bruce Willis et qui offre à la France un vrai film de guerre digne des plus grands (L’ennemi intime) ou
Jean-François Richet qui, suite à son
Assaut sur le central 13, persiste et signe son diptyque
Mesrine, chaudement récompensé (et à juste titre) aux César, ces deux là font partie de ceux qui signifient leur amour à la France et à leur culture. Sans pour autant renier leurs expériences étrangères, ils se servent, au contraire, de leur savoir pour monter des projets ambitieux, pertinents et enviables. Et quel plaisir de retrouver dans nos armées des réalisateurs comme ces deux là qui viennent apporter leur soutien à ceux qui restent et qui luttent. Car elles sont là les vraies belles figures du cinéma français : celles qui restent !