Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 26 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 26 octobre 2009 à 12h55 - 0 commentaire(s)
Lors de sa présentation au dernier Festival de Cannes, Looking for Eric avait séduit son auditoire en proposant plus que le cinéma social tant attendu, en nous offrant par la grâce d’une apparition incontournable, une inflexion remarquée dans l’œuvre de Ken Loach. Plus vif, plus habité et pourtant empreint de ce réalisme poétique qui en fit le sel et l’originalité, ce dernier film confirmait en effet l’apparition, chez le cinéaste, d’une autre manière d’appréhender son sujet. Celle d’une réalité transfigurée puis bouleversée par la présence mythique et hautement charismatique d’un Eric Cantona, ni tout à fait différent, ni tout à fait lui-même.



La grâce du rêve et la folie dans l’action

Pour ceux qui le virent jouer, le King est resté parmi les plus beaux spécimens d’intelligence, de technique et de virtuosité de l’Histoire du football. Mais plus que le génial manieur de ballon qu’il a pu être, Eric Cantona est toujours parvenu à se différencier et à se démarquer de son environnement par un caractère unique, insondable et fier. Ainsi, personnalité d’une rare exigence et d’une extrême richesse, l’homme a sans cesse détonné dans l’univers feutré et par trop consensuel des stades et des feux des médias, qu’ils soient anglais ou français. Dès lors, y-avait-il seulement surprise à le voir surgir en spectre confident et génie frappeur aux côtés d’un père débordé dans Looking for Eric ? Assurément non et pourtant, le comédien n’avait pas encore à cette heure la stature cinématographique qu’il avait pu autrefois conquérir sur la scène footballistique.



De fait, ravissant ses fans et faisant taire une nouvelle fois les sceptiques, l’acteur surprenait en interprétant à merveille ce rôle « naturel », cette autre composition de lui-même qu’il outrait par ailleurs, pour mieux en jouer d’abord, puis finalement s’en défaire. Mais que dire de Ken Loach, lui qui nous avait plutôt habitués à des récits dépourvus jusqu’alors de psychanalyse et de chimère ? Avait-il passé un énième cap après la fulgurante claque que fut It’s a free world et la Palme d’Or obtenue pour le Vent se lève ?


Double et jeu de fiction : comment surprendre et marquer

En effet, le cinéaste avait osé avec Paul Laverty, son fidèle acolyte, signer un film tout en faux-semblants, pastiches et déguisements, le tout dans un cadre qu’ils connaissent pourtant bien. Un film social donc où l’action de jeu suit l’imagination et où la grâce d’un instant de faiblesse ou de confession se poursuit en un récital de propositions des plus excentriques. Car il faut bien le reconnaître, il fallait de la folie et une certaine dose d’audace pour convoquer Canto’ et en faire le bon génie d’un pauvre bougre dépassé. Or, c’est là justement que se nichent la richesse et l’intérêt de Looking for Eric, dans cette réunion de deux (im)possibles : celle d’une vie à reconquérir et sa résolution par la survenue d’une apparition quasi christique. Et pourtant, cette dimension fut étonnamment négligée par la critique, car le film est certes plus que réussi mais il consiste tout de même en un pari plus que risqué, celui qui consiste à prêter vie au fantasme incarné d’une âme en peine. C'est-à-dire en installant par l’artifice d’une vision et d’une composition atypique, à la fois la possibilité de l’imagination et la proposition – même limitée – d’un discours traditionnel aussi social qu’insidieusement politique. Par conséquent, entre dissimulation, révélation et stupéfaction d’une réalité impossible, Looking for Eric est parvenu à réaliser un sacré tour de force en nous convainquant malgré tout de son bien-fondé et cela sans renier jamais ce qui aurait pu constituer les raisons valables d’un échec indépassable.



Car rien ne fut plus habile et malin que de choisir Eric Cantona pour ce rôle finalement plus vrai que nature, tout en osant jouer à son gré et avec son plein accord sur son rôle de mentor et l’ampleur de sa démesure. De fait, exaltant et accompli, frais et revivifiant, Looking for Eric a indéniablement ravi par sa propension inédite qui ose mêler dispositif, chimère et cinéma social à tendance réaliste.

Mais plus encore que cette audace, c’est dans son écart avec le passé et ce que l’on sait de Loach et d’Eric que ce dernier a su puiser. Car en jouant avec malice sur la force des représentations et leur apparence de véracité, il a à la fois dynamité et renouvelé le cinéma de son auteur tout en montrant enfin la grande capacité de recul et l’impressionnante qualité d’un acteur redevenu footballeur et qui mériterait qu’on oublie définitivement l’idolâtrie passée. Et là assurément n’est pas la moindre des réussites de Looking for Eric.

 


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