Par - publié le 09 mai 2008 à 06h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h48 - 1 commentaire(s)
Allégorie gore de la déshumanisation de la société, Meatball Machine, désormais disponible en zone 2, se présente comme un nouveau phénomène cyberpunk dont la renommée s’est étendue au-delà des frontières. Dans les festivals du monde entier, le film a été accueilli comme une révolution sous prétexte qu’il contient des scènes très audacieuses. Il est co-signé par un réalisateur issu du V-Cinéma qui depuis ses débuts s’est spécialisé dans les adaptations live de manga et garde de bonnes séquelles de ses précédentes collaborations avec Ryuhei Kitamura. Mais Tetsuo, de Shunya Tsukamoto, peut encore reposer sur ses lauriers.


Yûdai Yamaguchi, co-réalisateur de cet objet culte, a été remarqué avec Battlefield Baseball et repéré comme ancien assistant de Ryuhei Kitamura dont il a signé le scénario de Versus. A l’origine, il a puisé toutes les idées de Meatball Machine dans un court métrage de Jun’ichi Yamamoto, réalisé en 1999 (visible dans les bonus du zone 2 sous le titre What’s DOI?) dont l’ambition consistait à rendre hommage au Tetsuo, de Shunya Tsukamoto, un monument cyberpunk ayant influencé autant les cinéastes nippons actuels qu’étrangers (Darren Aronofsky en a repris quelques techniques formelles innovantes pour refléter la confusion du personnage principal dans Pi). Dans les grandes lignes, ce petit film préfigurait la contamination du monde par une vague extraterrestre dont le but ne consiste pas à dominer les êtres humains mais à se servir du corps des individus les plus dépressifs au monde pour les transformer en nécroborgs destructeurs et organiser un immense terrain de jeu sur Terre. Les extra-terrestres s’amusent entre eux pendant que les humains les plus marginaux morflent: c’est une alternative de la domination sociale, sans arrière-pensées malgré des connotations lubriques, en même temps qu’une métaphore du combat entre l’homme et la machine.

Le personnage principal, c’est Yoji, un jeune homme d’une timidité maladive qui consume son existence morose dans une usine de pièces détachées. Jusqu’au jour où il tombe sous le charme de Sachiko qui, au moment de présenter des blessures intimes, se fait infecter par un organisme qui la transforme en machine gun. Pour utiliser cet argument et le développer sous la forme d’un remake exportable tourné en vidéo, il a fait appel au réalisateur de l’original et délaisse bizarrement tout ce qui faisait la fantaisie de ses précédents essais, certes peu convaincants mais au moins décomplexés. Les qualités résident ailleurs que dans le registre émotionnel. Meatball Machine compense le manque de moyens par les ambitions ludiques. S’inspirant ouvertement de Tetsuo, il doit se voir comme une variation autour de l’homme-machine sans posséder la virtuosité formelle d’un Tsukamoto ni même la volonté d’éclater la dramaturgie de manière provocante et expérimentale.


Les défauts de cette petite production naissent de la comparaison avec cette référence intimidante : faute d’avoir suffisamment d’énergie dans la mise en scène (presque fonctionnelle dans le cas de Meatball Machine), la dimension apocalyptique qui cristallise toutes les détresses humaines n’est pas assez rendue dans l’atmosphère et Yûdai Yamaguchi n’explore pas les perversions sexuelles découlant d’une troublante scène de viol, filmée de manière stroboscopique – un crescendo sommaire annoncé par les fondus au noir répétitifs. Et surtout l’érotisme cru (et cruel) des mutations d'excroissances métalliques. Il dissout ces changements atypiques dans une intrigue sentimentale entre deux laissés-pour-compte Dardenniens.


En substance, le film respecte les règles du V-Cinema, genre dans lequel s’inscrivait déjà Battlefield Baseball. Il a de fortes chances de laisser sur le carreau tout ceux qui ne connaissent pas ou n’apprécient pas ce genre très singulier où la débrouillardise du système D permet toutes les outrances visuelles. Les effets spéciaux, plutôt honnêtes, sont assurés par Yoshihiro Nishimura qui avait déjà fait ses marques chez Sono Sion (Suicide Club). De son côté, il a réalisé Meatball machine : reject of death, un court-métrage également disponible sur le DVD qui s’intéresse à la relation entre un père désarmé et sa fille, infestée par les Necroborgs. Pour la sauver, il va perdre toute son humanité pour se comporter comme ceux responsables de l’état de sa fille. Elle est également développée dans le long métrage en parallèle et possède une incidence sur les événements.


D’un point de vue occidental, Meatball Machine, de Yûdai Yamaguchi & Jun’ichi Yamamoto, est tellement autre que les cinéphiles de tous bords veulent le comparer à des modèles imposants, allant de Akira, de Katsuhiro Otomo à Predator, de John McTiernan jusqu’à Dead or Alive, de Takashi Miike. Dans un genre différent, Organ, de Kei Fujiwara, connaissait le même amalgame. En réalité, il est proche du maelström avant de marquer une évolution considérable dans un genre désormais balisé. Sans équivoque, il lorgne vers les premiers Cronenberg voire du Cronenberg adaptant William S. Burroughs (Le festin nu) et surtout Legend of the overfiend, de Hideki Takayama, pour les tentacules sexuées des extra-terrestres. Les deux cinéastes greffent une dimension organique consistant à montrer ce qui se passe à l’intérieur du corps humain (héritage de l’anime japonaise) pour amplifier l’impact sensoriel des modifications physiques. Le fait s’assimiler l’érotisme à la monstruosité n’est pas nouveau (revoir Possession, de Andrzej Zulawski). Si l’entité parasite qui bouffe ses victimes de manière sexuelle évoque Brain Damage, de Frank Henenlotter, on se rappelle surtout des yeux anxieux de Sam Neill qui découvre son compagne (Isabelle Adjani) encerclée par des tentacules, faisant l’amour à un monstre répulsif.


L’absence déroutante d’humour et la volonté de dramatiser le récit, notamment à travers une bande-son élégiaque, sont représentatives de la démarche de Yûdai Yamaguchi qui essaye de glisser un message sur la poisse existentielle de ses personnages sous le flot d’hémoglobine. S’il peut paraître exotique, il ressemble à la production lambda de ce que le cinéma underground japonais est capable d’offrir. Par intermittence, il procure une émotion psychotronique à condition d’aimer les débordements et le mauvais goût. Incidemment, ce terrain de jeu des extra-terrestres devient celui des deux cinéastes qui, avec peu de moyens et beaucoup d’idées, peuvent se permettre des expérimentations poussées. Dans le meilleur des cas, on peut considérer Meatball Machine comme un manga sous amphétamines proche de l’esprit sentaï, déjà parodié par Takashi Miike dans Zebraman. Le résultat doit beaucoup à son climax abrasif où les acteurs, vêtus de combinaisons d’élastomères, jouent à se barbouiller de faux sang dans des décors urbains ravagés. Un esprit potache que Peter Jackson première période n’aurait pas renié. En ce sens, le maître Kitamura peut être fier de son disciple qui a essayé de frapper aussi fort que lui à l’époque de Versus.
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